Vice-Versa ~ Pete Docter

Bonjour Tristesse

Au cœur des studios Pixar, de nombreuses personnalités se sont succédé à la tête des différents longs-métrages. John Lasseter, le grand patron, a su donner une nouvelle vie au cinéma d’animation avec Toy Story, véritable avènement de l’image numérique et de la création par ordinateur. Andrew Stanton, réalisateur du Monde de Nemo et de Wall-E, tout en faisant preuve d’autant de savoir-faire au niveau de la mise en images, s’est montré plus concerné par des questions écologiques et par le devenir de l’être humain. Tourné vers une communauté geek à l’instar de Steven Spielberg, Brad Bird, lui, a su conquérir le cœur de tout un public amoureux du cinéma des années 1980, avec Les Indestructibles, un film de super-héros à la fois nostalgique et nouvelle génération. Quant à Pete Docter, son cinéma est devenu de plus en plus mature au fil du temps, faisant du film d’animation pour adultes une réalité : Monstres et cie, avec ses créatures poilues cachées dans l’armoire, s’adresse davantage à nos angoisses enfantines qu’à nos soucis de grandes personnes ; Là-Haut, à travers sa grande aventure en terre exotique, se penche de façon déchirante sur les méandres du deuil ; de son côté, Vice-Versa va jusqu’à utiliser ses processus comiques et burlesques pour aborder un sujet complexe, quasiment inaccessible aux plus jeunes.

Pourtant, au premier abord, Vice-Versa semble bel et bien taillé pour les enfants. Avec leurs couleurs éclatantes et leurs caractères bien trempés, les cinq personnages principaux donnent au film une dimension ludique. Dans une bataille d’ego tantôt hilarante tantôt émouvante, ces petits personnages, qui ne sont autres que les émotions qui occupent le « quartier cérébral » d’une petite fille nommée Riley, déploient leur spécificités et leurs différences. Colère, un minuscule concentré de rage, est le véritable bougon de service : des flammes jaillissent même de sa petite tête rouge lorsqu’il perd son sang-froid. Dégoût, elle, fuit tout ce qui est socialement inacceptable : les habits démodés, les maisons délabrées et surtout, les brocolis ! Peur fait frissonner sa silhouette longiligne au moindre bruit suspect et se prépare à toutes les catastrophes éventuelles. Au centre du film, il y a surtout Joie, une grande enthousiaste scintillante qui veille à ce que Riley se sente toujours bien, et Tristesse, une petite boulotte bleue qui aime les après-midi pluvieux et les films qui finissent mal. Entre ces deux-là, le courant ne passe pas et pour cause : pour une raison qui la dépasse, Tristesse veut contaminer les souvenirs importants de Riley, jusqu’ici emplis de joie et de bonheur.

C’est ici que les choses se corsent, puisque Vice-Versa s’accorde à construire, dans cet espace mental, toute une architecture pour représenter les coulisses du cerveau. Les souvenirs, petites boules de couleurs, peuplent les immenses couloirs de la mémoire à long terme où ils sont peu à peu évacués vers les oubliettes, vaste étendue aride et déserte dans laquelle les réminiscences finissent par s’évaporer. Vice-Versa s’aventure également en d’autres terres cérébrales, comme le subconscient, qui renferme toutes les peurs les plus enfouies de la petite fille, le monde de l’imaginaire, où tous les fantasmes sont possibles, ainsi que l’usine à rêves, sorte de studio de cinéma où les licornes côtoient d’autres créatures oniriques. La mémoire centrale, elle, préserve les souvenirs primordiaux, ceux qui ont le plus compté dans le passé de Riley : chez la petite fille de 11 ans, la famille, le hockey, l’amitié, l’honnêteté et les bêtises sont autant « d’îles » qui forment les traits de sa personnalité. Un caractère qui sera d’ailleurs amené à évoluer, puisque Riley se trouve aux portes d’un âge compliqué, celui de la puberté, peuplé de boys band, de vampires romantiques et de fringues à la mode.

Car derrière son architecture mentale et ses couleurs flamboyantes, Vice-Versa est en réalité un grand film sur la fin de l’enfance. Après son déménagement à San Francisco, Riley voit son monde intérieur s’écrouler : ses amis d’enfance s’éloignent à cause de la distance, son amour du hockey est mis à rude épreuve, tandis que le nid douillet qu’elle s’était constitué avec ses parents se voit remplacé par un habitat urbain peu accueillant. Dans les recoins de son cerveau, ce bouleversement profond prend différentes formes : l’effondrement des îles de la personnalité, qui signifie que le caractère enfantin de Riley est en train de disparaître ; le « ménage » qui s’effectue dans les couloirs de sa mémoire à long terme, où les noms des présidents américains et les prénoms de ses poupées commencent à s’estomper ; la transformation complète de son monde imaginaire, aussi éphémère qu’un château de cartes ; le parcours  tortueux de son ami imaginaire Bing Bong, une sorte d’éléphant rose tout en barbe-à-papa, voué à un triste destin. Pour représenter ce passage de l’enfance à un âge plus mature, la plus belle idée de Pete Docter se trouve dans les couleurs même des souvenirs de Riley. D’abord nimbés de teintes uniques en fonction des émotions ressenties par la fillette, les souvenirs se parent au fur et à mesure non seulement d’une nostalgie qui s’empare d’un passé autrefois heureux, mais aussi d’une nuance significative, qui prouve que les émotions deviennent plus complexes en grandissant.

En tissant un univers foisonnant animé de personnages dynamiques et en explorant de manière scientifique tous les secrets du cerveau, Pete Docter parvient à créer un film à plusieurs niveaux de lecture, qui parlera davantage aux adultes ayant perdu, comme Riley, leur âme d’enfant. Comme dans Toy Story et Monstres et cie, Pixar imagine un monde de toutes pièces et le fait interagir de façon crédible avec une réalité proche de la nôtre : dans un jeu de ping-pong fascinant entre le nouveau quotidien de Riley et son monde intérieur, Vice-Versa dessine en réalité les complexités du libre-arbitre, en montrant à quel point les émotions sont influencées par les événements que l’on vit et que ce sont bel et bien elles qui nous gouvernent. En se tournant une nouvelle fois vers des préoccupations plus adultes qu’enfantines, les studios renouent avec une veine plus mature et sentimentale, après un relatif passage à vide commercial où se sont succédé une suite catastrophique (Cars 2), un prequel dispensable (Monstres Academy) et un film de princesse faussement contemporain (Rebelle). À l’instar des chefs-d’oeuvre que sont Toy Story 3, Là-Haut et le plus récent Coco, Vice-Versa aborde le temps qui passe, la peur de l’oubli et l’importance de la famille avec une inventivité telle que l’on quitte ses contrées intellectuelles avec une nostalgie incroyablement familière.

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3 réflexions sur « Vice-Versa ~ Pete Docter »

  1. J’ajoute aussi « Wall-E » parmi les chefs d’œuvre personnellement. Le génial « Toy Story 3 » était également un autre grand film sur la fin de l’enfance, particulièrement émouvant. Pixar, véritable IA pilotée par des réalisateurs de génie, n’a donc de cesse d’ausculter la nature humaine, de sonder l’essence de notre être dans de formidables aventures intérieures. Il faut que je voie « Coco » dont je ne cesse de lire du bien un peu partout !
    Très chouette article au passage.

    Aimé par 1 personne

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