My So-Called Life ~ Winnie Holzman

Everybody Hurts

Une série télévisée peut se voir annulée pour différentes raisons. Les audiences font souvent la loi dans l’univers impitoyable du petit écran : des séries de qualité telles que Freaks and Geeks, ou les plus récentes Selfie et Girlboss, n’ont pas su trouver leur public et se sont arrêtées dès la fin de leur première saison. Les questions de financement peuvent aussi être à l’origine de l’arrêt impromptu d’une série : c’est le cas de la sublime Sense8, retirée des programmes par Netflix, qui a jugé le budget trop conséquent pour que de nouvelles saisons soient viables. Dans le cas de My So-Called Life (Angela 15 ans en français), une série dramatique et adolescente qui n’a connu qu’une seule saison de 1994 à 1995, l’audimat n’était pas au beau fixe mais c’est surtout l’actrice principale Claire Danes, révélée par le programme, qui n’a pas souhaité poursuivre son contrat et continuer l’aventure. Une décision qui a malheureusement fait tomber la série dans l’oubli, alors que ses qualités sont indéniables et que les thèmes abordés trouvent encore leur importance dans notre monde actuel.

Si l’on enlève l’évident vieillissement des images et des tenues vestimentaires, My So Called-Life fait preuve d’une certaine audace au niveau de sa mise en scène. Dès le premier épisode, la voix-off de la protagoniste, Angela, nous entraîne dans son univers quotidien : elle nous décrit sa nouvelle amitié avec Rayanne Graff, une fille plus dévergondée qu’elle, et Ricky Vasquez, un garçon plutôt exubérant dans sa façon de s’habiller, son béguin pour Jordan Catalano, le « mauvais garçon » du lycée, ainsi que ses conflits avec sa petite soeur Danielle et avec ses parents qui, selon elle, ne la laissent pas vivre sa vie comme elle l’entend. Le contexte de l’adolescence est posé et Angela apparaît d’emblée comme une jeune fille réaliste, bien loin des visions idéalistes croisées dans d’autres séries destinées à la jeunesse. Si ses préoccupations sonnent si juste, c’est parce qu’elles ont aussi été les nôtres : aborder le garçon qui nous plaît mais ne pas savoir quoi lui dire ou ne raconter que des choses banales ; se comparer aux autres et se dire que l’on n’a rien d’exceptionnel ; penser que la vie au lycée n’est qu’un vaste champ de bataille émotionnel ; se mettre à rêvasser en cours et penser à tort qu’Anne Frank ou Malcolm X devaient vivre à des époques plus clémentes ; trouver qu’un album scolaire serait hypocrite, tant le temps du lycée n’est pas digne d’être remémoré.

De ce point de vue, la série se montre extrêmement lucide sur la vie adolescente et sur les pensées confuses et complexes qui peuvent traverser l’esprit d’un(e) jeune lycéen(ne). À la recherche de son identité, Angela s’émancipe du carcan familial et s’éloigne de ses amis d’enfance, Sharon et Brian. Pour signifier la révolte qui est en train de se produire en elle, Angela se teint les cheveux en rouge, ment à ses parents et commence à s’intéresser aux affres de la relation amoureuse. À travers ses dialogues et ses monologues intérieurs qui expriment à merveille son mal-être, ses sentiments incertains et ses doutes, Angela prouve surtout que l’adolescence n’est qu’un terrible vertige entre la nostalgie de l’enfance et le désir d’entrer dans le monde. Pour une série des années 1990, My So-Called Life aborde surtout des sujets encore tabous et peu représentés à la télévision à l’époque : l’homophobie, lorsque Rickie se fait harceler au lycée et est moqué car il traîne souvent dans les toilettes des filles ; l’adultère, à travers le personnage du père d’Angela, qui hésite entre la nouveauté séduisante de son aventure et la sécurité de son foyer ; l’alcoolisme adolescent, puisque Rayanne se révèle plus fragile qu’elle ne le montre à cause de l’absence de son père.

Là où la série frappe encore plus juste, c’est dans son éclectisme. En plus de s’intéresser de près aux méandres de l’adolescence, My So-Called Life considère aussi d’autres âges de la vie. La petite soeur Danielle, qui affirme détester Angela, ne rêve en réalité que de lui ressembler, puisque c’est elle qui, à la maison, retient toute l’attention et cause du souci aux parents. Ces derniers sont également analysés en profondeur, la série prenant en compte les questionnements et les angoisses de ces personnages d’âge moyen. Entre reconversion professionnelle, apparition des premières rides, disparition progressive du désir et peur de la mort, le couple que forment Graham et Patty s’avère également en phase avec les préoccupations réelles des téléspectateurs. La série s’accorde d’ailleurs à laisser autant de place aux adolescents qu’aux adultes, pour dresser le tableau complet des interrogations existentielles qui touchent chaque personnage et s’adresser ainsi à tous les publics. En dépeignant les réelles difficultés de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte et par sa vision sans fard plus proche de la vie que de la fiction, My So-Called Life, qui reste aujourd’hui un programme méconnu et mésestimé, s’impose pourtant comme une série importante et unique.

À l’heure où Internet met à disposition de nombreux programmes peu populaires, une série telle que My So-Called Life pourrait tout à fait être réhabilitée, car elle mérite autant d’attention que d’autres séries plus récentes et plus « fun », comme Riverdale ou Skins. Même si la série n’a vécu que le temps d’une saison et que son final supposait une suite à venir, force est de constater que les dix-neuf épisodes se suffisent à eux-mêmes, puisqu’ils peignent à la perfection ce passage délicat que nous avons tous traversé, tout en signifiant, dans la toute dernière ligne de dialogue, que le passage à l’âge adulte arrive le jour où l’on prend conscience que notre adolescence est une période éphémère et qu’on la regarde déjà de façon rétrospective. En plus d’avoir révélé les deux grands acteurs que sont aujourd’hui Claire Danes, dont le jeu dramatique a pris son envol dans la série Homeland, et Jared Leto, spécialiste de la transformation physique comme il l’a prouvé dans Dallas Buyers Club et Suicide Squad, My So-Called Life aura surtout été l’une des séries les plus authentiques et les plus sincères jamais réalisées, un programme d’une justesse rare dans sa description de ce sentiment connu de tous les adolescents, cette impression étrange de vivre une « soi-disant vie ».

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9 réflexions sur « My So-Called Life ~ Winnie Holzman »

    1. Hello Frédéric ! Merci pour tes commentaires toujours aussi réguliers ! S’il y a une série que je te recommande, c’est bien Sense8 ! C’est peut-être devenu l’un de mes programmes préférés. Et en plus c’est sur Netflix, donc fonce ! :) À très bientôt Frédéric, passe une bonne semaine !

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    2. Tu peux retrouver mes articles sur Sense8 un peu partout sur mon blog si ça t’intéresse, il me semble que j’en parle dans deux de mes tops et dans une critique ! J’espère que ça finira de te convaincre de regarder cette merveilleuse série ! ;)

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        1. J’ai récemment regardé le tout dernier épisode de Sense8. Il est empli de défauts mais quelle série magnifique ! Lana Wachowski a vraiment un don pour créer l’émotion sans naïveté. C’est vraiment dommage que Netflix ait annulé la série pour des questions budgétaires… J’espère que la série te plait toujours autant ! Bonne soirée Frédéric ! :)

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          1. Je suis au premier épisode de la saison 2. J’ai trouvé la fin de la saison 1 très belle. L’histoire monte crescendo et c’est juste sublime. La séquence avec les accouchements des mères de tous les sensitifs durant le concert de classique est très touchante. On ri, on est ému, bouleversé même, c’est du grand art. Ma série préféré bien loin devant la casa de papel que je trouve au final trop linéaire. Sense 8 à mes yeux c’est déjà culte. Oui je suis triste de me dire qu’il n’y aura pas de troisième saison. Je vais prolongé le plaisir en regardant la deuxième saison. Belle soirée à toi Emilie ps: je n’oublie pas que c’est grâce à toi, à ton blog que j’ai découvert Netflix :)

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