Girls ~ Lena Dunham

/!\ Attention : cet article contient des spoilers relatifs à la cinquième saison /!\

Antipathy for the Devil

L’attachement aux personnages est l’un des piliers fondamentaux de toute série télévisée : il permet l’implication émotionnelle du spectateur dans le programme et surtout, sa fidélisation – c’est ce qui l’incitera à revenir de semaine en semaine pour découvrir le dernier épisode en date ou, pour les spécialistes du « binge-watching », dévorer la saison ou la série entière d’un seul trait. Les sitcoms misent beaucoup sur le capital sympathie de leurs personnages principaux, tandis que d’autres séries s’amusent à attacher le spectateur à des antihéros ambigus (tels que Dexter, Dr House ou le Walter White de Breaking Bad) ou encore à supprimer des protagonistes, pour créer la surprise, ou dans certains cas, la révolte (voir l’impitoyable Game of Thrones). Que se passe-t-il alors lorsque les personnages qui s’animent devant nos yeux ne suscitent ni intérêt, ni véritable sympathie et, par conséquent, aucun attachement particulier ? C’est le cas de Girls, pourtant de plus en plus en vogue auprès du public et jouissant d’une certaine reconnaissance critique, qui nous présente quatre jeunes filles new-yorkaises un peu paumées, beaucoup trop caricaturales, passionnément insupportables et narcissiques à la folie.

Voici maintenant presque un mois que s’est achevée la cinquième saison de cette série, créée par la jeune et dynamique Lena Dunham, devenue en l’espace de quelques années la nouvelle coqueluche des féministes américaines et des sériephiles assidu(e)s. Si le programme et son instigatrice ont reçu une pluie d’éloges lors de leur éclosion en 2012, force est de constater que le phénomène a bien du mal à tenir la longueur. En effet, Girls s’est essoufflée au fil des saisons, tant au niveau de sa qualité que dans le cœur de son public, divisant ainsi les spectateurs en deux groupes bien distincts – les adorateurs inconditionnels et les curieux désappointés. Il faut dire que le style de la série, comme celui de sa créatrice, n’a rien de très réjouissant. Dans un New-York désabusé, nous faisons la connaissance d’Hannah (interprétée par Lena Dunham elle-même), Jessa, Marnie et Shoshanna, quatre jeunes filles dans le vent en quête d’identité et de réussite – amoureuse, mais surtout professionnelle. Les protagonistes sont plongées dans un hyperréalisme déroutant, qui détonne du glamour et des artifices généralement croisés à la télévision : les loyers y sont exorbitants, les jobs de rêve difficiles à atteindre et les relations, notamment amicales, s’avèrent plus froides que réellement cordiales. Aucune place n’est alors laissée à la détente, à la rêverie ou à la fantaisie, propres à transporter le spectateur.

Mais là où Lena Dunham voudrait dresser le portrait d’une jeunesse actuelle en mal de repères (ce qui fonctionne à peu de choses près dans la première saison), le reflet cruel de la réalité et son ironie flirtent rapidement avec la caricature poussive. Car oui, Lena Dunham va trop loin : dans la façon qu’elle a de poser un regard méprisant sur ses personnages, et surtout dans sa conception du corps féminin et de la transgression des conventions. D’abord, la créatrice de Girls a doté ses protagonistes, âgées d’une vingtaine d’années, de caractéristiques bien particulières. Hannah est une égocentrique née : elle considère que la vie des autres ne doit tourner qu’autour de sa petite personne et s’offusque dès que la conversation se détourne de ses problèmes personnels. Jessa ne fait rien dans la demi-mesure : les excès (drogue, alcool, sexe…) sont de mise dans la vie de la jeune femme, qui, d’abord exhubérante, s’adoucira au fil des saisons. Marnie, elle, est l’archétype même de la princesse irréfléchie qui veut tout, tout de suite : pour elle, la célébrité et le mariage – de préférence avec un idiot de première malhonnête et manipulateur – semblent être les deux meilleures solutions pour commencer sa vie d’adulte. De son côté, Shoshanna rencontre des problèmes pour s’affirmer dans ses relations amoureuses et affiche un certain manque de confiance en elle, mais se montre tout de même bien volubile et excentrique dans ses manières et son apparence physique.

Comment alors, devant ce cas de figure et ces caractères peu avenants, réussir à regarder cinq saisons agréablement et de façon enthousiaste ? A moins d’être masochiste en s’imposant la présence de ces jeunes filles horripilantes ou de vouloir constater l’étendue des dégâts en fin de parcours, difficile de suivre jusqu’au bout ce programme sans fulminer, ou sans l’abandonner sur le bas-côté, surtout quand celui-ci est de surcroît pollué par la vulgarité gratuite de Lena Dunham. La créatrice réussit à faire rimer féminisme et indécence : pour elle, faire valoir ses droits en tant que femme se résume à montrer des parties dénudées de son anatomie, au moins une fois par épisode – histoire de questionner subtilement l’érotisation permanente du corps féminin, en prouvant que les femelles peuvent aussi se balader en tenue d’Eve à la télévision et exposer leurs défauts physiques aux yeux du grand public, en oubliant leur dignité au passage -, et à tromper, duper, humilier, voire à castrer ses partenaires masculins. Dans la cinquième saison, son agressivité envers ces messieurs fait d’Hannah un personnage plus détestable que jamais. Il faut voir le huitième épisode pour le croire : après avoir abandonné son petit ami Fran juste avant une escapade en amoureux, Hannah se retrouve dans un camion avec Ray, gentiment venu la chercher au milieu de nulle part. Pour le remercier, la tigresse se jette sur sa braguette pour lui offrir une récompense que le garçon rejette avec dégoût, mais en vain. Au lieu de prôner un féminisme pacifiste auquel certains tentent de la rattacher, Lena Dunham nous prouve au contraire qu’elle préfère s’imposer en écrasant les hommes, et, aussi étonnant que cela puisse paraître, en faisant du viol masculin une réalité filmique.

Un moment particulièrement dérangeant pour le spectateur, qui ne sait plus où se mettre devant cette cinquième saison très inégale, définitivement placée sous le signe de l’exaspération. Impossible de ne pas tiquer devant le cinquième épisode où, retirée à la campagne avec sa mère, Hannah ne peut s’empêcher de rester scotchée à son portable et, pour tromper son ennui une fois débarrassée de son engin électronique, ne trouve rien de mieux que de se rabattre sur une relation sexuelle totalement fortuite. Sans compter le passage où, pour persuader son patron de lui laisser sa place dans l’école primaire où elle travaille, celle-ci écarte les cuisses en laissant apparaître son entre-jambe dénué de sous-vêtement… Quoi de plus stéréotypé et de moins féministe que cette jeune adulte hyper-connectée, qui n’arrive pas à se détendre loin de toute technologie et qui ne sait qu’user de son corps – en trompant au passage son compagnon -, et non de sa cervelle, pour s’occuper de façon intéressante ou pour parvenir à ses fins ?  Que dire de l’épisode suivant (d’ailleurs entièrement consacré au personnage de Marnie, inutile de préciser que ce fut une torture) où cette dernière, incapable de faire des concessions dans son mariage, a besoin de passer toute une soirée avec son ex-copain – galoche à l’appui, évidemment – pour se rendre compte que son mari n’est pas du tout celui qu’il lui faut ? L’impulsivité des deux jeunes filles irrite au plus haut point, tant leurs actes malveillants sont nimbés de bêtise, de provocation et de puérilité.

Deux points positifs à cette cinquième saison cependant : d’abord, le personnage de Shoshanna, qui sort clairement du lot par son humanité et sa sensibilité. La jeune fille se retrouve confrontée à un possible départ du Japon, où elle avait pris ses marques, professionnelles comme relationnelles, et fait des connaissances bien plus enrichissantes qu’au contact de ses copines américaines autocentrées. Shoshanna, qui paraissait un peu superficielle et farfelue dans les premières saisons, se révèle être la seule à se révolter face à la fausseté des relations qu’elle entretient avec les trois autres « girls » et à l’hypocrisie de ces dernières. Ensuite, un passage entier du dernier épisode, où Jessa et Adam (l’ex-petit copain d’Hannah, interprété par l’excellent Adam Driver) se disputent à propos d’Hannah. Les deux personnages cassent tout dans leur appartement, brisent des tableaux, envoient valser les assiettes et en profitent pour insulter la jeune femme à l’égocentrisme imbuvable de tous les noms d’oiseaux qui leur passent par la tête. Dans une pleine conscience de ce qu’Hannah fait subir à son entourage, cette séquence où les protagonistes laissent enfin éclater leur aversion envers la jeune fille s’avère le moment le plus jouissif de la série toute entière. Pourtant, il souligne d’autant plus le véritable défaut du programme : parmi ces personnages qui se détestent, ces copines qui passent leur temps à se casser du sucre sur le dos et des couples chez qui les coups bas règnent en maîtres, difficile pour le spectateur de trouver sa place dans ce climat malsain d’animosité générale. Il ne nous reste plus qu’à prier, en bons masochistes fureteurs que nous sommes, pour que la sixième saison, comme l’a annoncé Lena Dunham elle-même, soit bel et bien la dernière. Peut-être pourrons-nous alors recommencer à rêver joyeusement aux côtés de personnages télévisuels bien plus attachants…

2 réflexions sur « Girls ~ Lena Dunham »

  1. Bizarrement, cette série ne m’a jamais tenté, elle me paraît inexplicablement « vide » alors que je n’ai pas pris le temps de regarder un seul épisode…
    Bon après, ça parle pas de zombies ou de mecs qui tapent d’autres mecs au milieu de trucs qui explosent donc bon, ça partait avec un gros handicap de toute façon, pour moi.

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