The Crown (saison 4) ~ Peter Morgan

Prison dorée

Après une troisième saison en demi-teinte, dépourvue d’événements majeurs et quelque peu vidée de son souffle dramatique, The Crown n’a pas manqué de relancer l’intérêt de ses spectateurs pour son quatrième volet. En soignant particulièrement sa promotion autour de l’arrivée de la princesse Diana et de Margaret Thatcher, la série a su déclencher un véritable engouement chez ses fans comme chez les plus novices, réaffirmant haut et fort son statut de programme populaire, capable de toucher tous les publics. Il faut dire que la série n’a jamais paru si proche de nous : en couvrant cette fois-ci la période allant de la fin des années 1970 au début des années 1990, The Crown s’immisce dans les coulisses d’événements connus de tous, susceptibles de faire écho à nos plus lointains souvenirs.

Dès le premier épisode de cette quatrième saison, la série retrouve la noirceur, l’ambiance fascinante et l’aura tragique qui faisaient tout son charme dans ses deux premiers volets. Toujours aussi somptueuse dans sa réalisation, plus que jamais efficace dans sa narration et sa volonté de fictionnaliser le destin de la famille royale la plus célèbre au monde, The Crown plonge à corps perdu dans les histoires politiques et amoureuses qui ont secoué l’Angleterre il y a tout juste quarante ans. Désormais bien installés dans les rôles respectifs d’Elisabeth II, du prince Philip et de la princesse Margaret, Olivia Colman, Tobias Menzies et Helena Bonham Carter incarnent ici le trio de tête royal, des personnages à l’âge avancé habitués à leur petit confort (surtout lorsqu’il s’agit de se la couler douce dans leur château de Balmoral en Écosse), bien campés dans leurs principes conservateurs et garants du respect des traditions souveraines les plus ancestrales.

Confrontée à cette royauté intransigeante et protocolaire, la nouvelle génération devra batailler pour faire entendre sa voix et imposer un peu de modernité dans cet univers devenu désuet. Au cœur de cette guerre intrafamiliale, Charles et Diana sont les victimes tragiques d’un devoir trop lourd à porter. Mariés alors qu’ils se connaissent à peine, lui toujours épris de Camilla Parker-Bowles, elle rêvant d’une vie de princesse, les deux jeunes époux vivent un vrai cauchemar marital, tandis que leur histoire est étalée dans les médias comme un véritable conte de fées moderne. La saison n’est d’ailleurs jamais aussi passionnante que lorsqu’elle s’attache à mettre en scène et à romancer les malheurs de ce couple en apparence parfait, qui ne vit que de jalousie, de rancœur et sans tendresse aucune. Dans les rôles de ces figures romantiques frappées par la désillusion, Josh O’Connor et Emma Corrin sont excellents, allant jusqu’à réellement faire revivre ce couple mythique sur nos petits écrans.

Face aux jérémiades de ces deux êtres misérables en ménage, Elisabeth II se montre particulièrement sévère. Dans les années 1980, il est encore impossible pour la monarchie d’accorder le divorce à des membres de la famille royale, que ce soit pour Charles ou sa sœur Anne, elle aussi malheureuse auprès de son mari. Seule Diana parviendra à imposer sa propre vision de la famille, en amenant avec eux William, alors âgé de neuf mois, lors d’un voyage en Australie en 1983, chose que la Reine elle-même s’interdisait pendant ses déplacements à l’étranger. Par ce simple geste, Diana finit de conquérir le cœur du peuple, qui ne cessera alors de l’admirer pour son humanité, sa simplicité et son image de mère attentionnée. À travers de nombreux épisodes consacrés à la princesse, la série n’en finit pas de dévoiler la femme derrière le mythe, révélant la pression exercée par la famille royale sur ses trop jeunes épaules, les troubles alimentaires dont elle souffrait ou encore son décalage total avec l’austérité de la Couronne, lorsqu’elle s’autorise une séance de roller dans les couloirs de Buckingham Palace, ou lorsqu’elle s’adonne à une petite chorégraphie publique pour l’anniversaire du prince Charles.

Sur le plan politique, la royauté est également mise à rude épreuve avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher (incarnée par une Gillian Anderson malheureusement beaucoup trop maniérée pour être convaincante), première femme à endosser le rôle de Premier Ministre au Royaume-Uni. Bourreau de travail, combattante dans l’âme, menant une politique ferme, la « Dame de fer » ne fait que mettre en exergue le fossé qui se creuse entre les grandes responsabilités du gouvernement britannique, qui se doit d’agir pour préserver le pays, et l’oisiveté de la famille royale, profitant tranquillement de ses vacances pendant que l’Angleterre connaît des émeutes, des guerres et un taux de chômage sans précédent. Face à un Commonwealth de plus en plus échaudé par l’oppression britannique et attiré par les libertés de la république, confrontée aux « petites gens » sans le sou qui ne vivent que d’allocations et de misère sociale (notamment Michael Fagan, un chômeur désespéré qui s’est introduit dans Buckingham Palace), la Reine, isolée dans son palais immense et luxueux, paraît plus que jamais inaccessible au bas peuple, à mille lieues des simples mortels qui occupent son royaume.

En opposant Elisabeth II, Margaret Thatcher et Diana Spencer, trois personnalités féminines fortes, chacune avec ses convictions, sa vision du monde et son sens du devoir, la saison 4 de The Crown devient une véritable guerre des générations et des idéaux. Composée de personnages encore et toujours enfermés dans une institution qui les dépasse, la monarchie se montre ici ébranlée dans son essence même, menacée dans ses conventions les plus ancrées comme dans son statut d’icône suprême et immuable. La puissance écrasante du système royal finit pourtant par faire plier les fragiles et les réfractaires : luttant encore contre la rigidité de sa famille lorsqu’elle découvre que ses cousines, handicapées mentales, ont été désavouées pour ne pas ternir l’image de la Couronne, la princesse Margaret reste pourtant irrémédiablement fidèle à son statut royal, à son appartenance noble, à son sang ; Diana sombre dans la dépression la plus totale, prisonnière d’un mariage raté et d’une famille inflexible ; quant à Camilla, refroidie par l’amour du peuple pour la « princesse des cœurs », elle assène, en dernier ressort, que personne ne peut résister aux lueurs séduisantes des contes de fées.

Totalement fascinante dans ses histoires d’amours déçues et de destins brisés, maîtrisant parfaitement l’humanisation de ses personnages et dressant le tableau édifiant de l’état politique et social du Royaume-Uni dans les années 1980, The Crown excelle avant tout dans le portrait de cette monarchie qui n’en finit pas d’écrouer ses protagonistes. De génération en génération, chaque membre de la famille royale, qu’il soit un pur Windsor ou un outsider, y va de sa tragédie personnelle, de ses frustrations profondes et de ses choix de vie bafoués. Nul doute qu’avec la récente rébellion de Harry et Meghan et leur décision de se désolidariser de la royauté, la série aura encore beaucoup à nous raconter sur ces êtres idéalisés pourtant accablés par un pouvoir trop grand pour eux. En attendant de retrouver la série pour une cinquième saison en 2022, qui affichera à nouveau un casting entièrement inédit, espérons que The Crown continuera encore longtemps de nous révéler l’envers du décor royal avec autant d’émotion, de fatalité et de majesté.

8 réflexions sur « The Crown (saison 4) ~ Peter Morgan »

  1. Bonsoir Emilie, J’avais délaissé la saison 3 après avoir adoré les saisons 1 et 2 qui étaient exceptionnelles. Mais cette saison 4 relance totalement mon intérêt pour The Crown. Je te fais entièrement confiance en matière de série. Ton retour, très réussi, me donne envie de me replonger dans cette série. L’actrice qui joue Diana est troublante de ressemblance.. Je te souhaite une excellente soirée, @très vite pour de nouveaux échanges Emilie ! 😊

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    1. Bonsoir Frédéric ! La série a parfaitement su remonter en selle pour cette quatrième saison, et ça donne vraiment envie de voir la suite ! Malheureusement, les acteurs vont encore changer, je commençais tout juste à m’habituer à Olivia Colman et ses compagnons à l’écran… Emma Corrin est vraiment excellente en Diana oui, l’équipe du film parle même d’apparition tellement elle réussit à l’incarner merveilleusement ! Je connaissais très mal l’histoire de Diana, (ce n’est pas ma génération), j’étais donc contente de pouvoir la découvrir un peu dans cette saison certes romancée et fictive, mais qui s’appuie quand même sur des faits et témoignages réels.
      J’espère que cette saison te plaira et que tu retrouveras goût pour cette série magnifique ! On en reparlera certainement ! À très bientôt Frédéric et passe une bonne semaine ! 😊

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  2. Bonjour Émilie,
    J’ai achevé la saison hier et je rejoins pleinement ton avis très positif. Même si la période est mieux connue (l’ère Thatcher) , on y découvre des choses étonnantes comme ces cousines handicapées ou cette histoire d’avalanche dont je je n’avais aucun souvenir. Je suis bien moi’s sévère que toi néanmoins vis à vis de la prestation de Gillian Anderson qui m’a époustouflé. J’espère que ce casting sera récompensé à sa juste mesure lors des prochaines remises de prix.

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    1. Bonjour !
      Je suis contente que la saison t’ait plu ! Je crois qu’elle fait quand même l’unanimité, contrairement à la troisième qui était plus convenue. C’est tout bonnement fascinant, on apprend toujours des choses, on (re)vit les événements…
      Et oui, le casting est vraiment bon ! C’est dommage de savoir que les acteurs vont encore changer pour les saisons prochaines, surtout que le casting annoncé me paraît un peu trop « connu » pour pouvoir se confondre avec les personnages. J’ai eu ce problème avec Gillian Anderson : je ne voyais pas Margaret Thatcher, mais l’actrice elle-même en train d’en faire trop pour ressembler à son personnage.
      J’espère en tout cas que la série continuera sur cette lancée, car c’est du pur plaisir !
      Bonne soirée et bon week-end ! 🙂

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        1. Pour Elisabeth II, ce sera Imelda Staunton (inoubliable Dolores Ombrage pour tous les fans d’Harry Potter ! Sa garde-robe ne devrait pas être bien différente d’ailleurs ! Au programme : petits tailleurs roses et choucroute royale…). Jonathan Price dans le rôle du Prince Philip, Dominic West pour le Prince Charles et Elisabeth Debicki pour Diana.
          Là où je ne connaissais quasiment pas les acteurs dans les saisons précédentes (à part évidemment Matt Smith, Helena Bonham Carter et Olivia Colman), je trouve que là, pour le coup, ils ont tous un certain « background » qui pourrait leur desservir. J’espère me tromper lourdement !

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      1. Très franchement, je n’ai pas reconnu Gillian Anderson tout de suite. J’avais un doute en la voyant. Le générique m’a bien confirmé ensuite que c’était elle. Je trouve sa performance assez impressionnante. Pas complètement ressemblante à l’originale mais une forte évocation, un peu comme l’acteur qui jouait Churchill dans la saison 1.

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