The Night Of ~ Richard Price & Steven Zaillian

Usual Suspects

Depuis les années 2010, le concept de mini-série ne cesse de se démocratiser, pour le plus grand bonheur des téléspectateurs en quête de programmes courts. À mi-chemin entre le film de cinéma et la série classique, la mini-série nous engage dans une petite poignée d’épisodes longue durée à l’esthétique travaillée et à l’intrigue percutante. Alliant propositions formelles ambitieuses et sujets brûlants d’actualité, des mini-séries telles que Watchmen, Chernobyl, The Plot Against America ou encore Devs ont su nous offrir de véritables morceaux d’anthologie, plongeant à corps perdu dans les grandes problématiques politiques et existentielles de notre temps. En 2016, les créateurs Steven Zaillian et Richard Price empruntaient déjà cette voie : avec The Night Of, c’est tout un pan de l’Amérique post-11 septembre qui est mis à nu, entre climat de xénophobie latente et corruption des grandes institutions.

Dès son premier épisode parfaitement maîtrisé, en quelques plans succincts mais efficaces, The Night Of nous présente son protagoniste : musulman et d’origine pakistanaise, issu d’une famille modeste mais aimante, Nasir Khan est un jeune étudiant modèle, sage et sérieux, désireux d’étendre son cercle social et de rencontrer des filles. Malgré ce profil angélique et ingénu, il sera pourtant accusé, par un concours de circonstances aggravantes, du meurtre d’Andrea Cornish, chez qui il passe une soirée de débauche et se réveille sans aucun souvenir de ses actes, à côté du corps lacéré et sans vie de la jeune fille. En prenant le temps de mettre minutieusement en place son intrigue, le pilote installe d’emblée une tension palpable, une ambiance suffocante, tandis que le suspense croit au fil des événements. Quelque chose cloche dans l’arrestation de Nasir, mais ses origines ethniques, les preuves accablantes trouvées sur place et sa présence au mauvais endroit au mauvais moment font de lui le coupable idéal.

Très vite, la série s’éloigne donc des poncifs du genre policier – à savoir la résolution de l’enquête et la découverte de l’identité du tueur -, pour se concentrer davantage sur son véritable sujet : comment le système judiciaire, pétri de lenteur et de préjugés raciaux, va finir par transformer cet honnête homme en ennemi public numéro un. Placé derrière les barreaux après deux interrogatoires de police trop rapides et alors qu’aucune véritable enquête n’a été ouverte, Nasir se voit dans l’obligation de s’endurcir pour survivre à l’enfer de l’univers carcéral. Sous la coupe d’un certain Freddy, qui dirige d’une main de fer les détenus et les gardes, le jeune homme devient rapidement un bad boy impitoyable au physique peu avenant, ce qui ne manque pas de le desservir lors de ses apparitions au tribunal. Dans ce parcours jonché d’injustices et d’incertitudes, tracé avec virtuosité par un scénario intelligent et implacable, c’est toute la violence des institutions américaines qui s’exprime, toute la perversion d’un système qui fabrique de ses propres mains les meurtriers de demain.

En plus d’un procès judiciaire particulièrement humiliant et d’un quotidien pénitentiaire éprouvant, Nasir fait aussi l’objet d’un déferlement médiatique nauséabond, qui finit d’anéantir le peu de réputation qui lui restait. Profondément intimiste et centrée sur l’humain, la série montre aussi comment cette inculpation injustifiée entraîne tout l’entourage de Nasir dans cette descente aux enfers : son père, chauffeur de taxi, voit ses deux partenaires professionnels conspirer contre lui ; sa mère, licenciée lors de cette sombre affaire, est atterrée à l’idée d’avoir donné naissance à un criminel et refuse de continuer à soutenir son fils ; son petit frère se fait renvoyer de son école après avoir défendu son honneur lors d’une bagarre, tandis que ses amis, le pensant coupable, se détournent définitivement de lui. À travers les épreuves vécues par chacun des personnages, la série dresse en réalité le tableau d’une société américaine toujours hantée par les attentats du 11 septembre 2001, qui n’en finit pas de stigmatiser ses minorités, de les présumer coupables sans autre forme de procès.

En choisissant de placer son action dans l’Amérique d’aujourd’hui, définie par sa diversité mais aussi ses inégalités, The Night Of se montre bien en phase avec son époque, profondément préoccupée par les discriminations ordinaires encore à l’oeuvre dans le pays. Au fil de huit épisodes magistraux et grâce à un casting excellent (notamment Riz Ahmed, qui passe aisément du petit étudiant exemplaire à la terreur des prisons, et John Turturro, élément tragi-comique de cette grande mascarade, assez touchant dans son rôle d’avocat raté), The Night Of s’impose, sous ses allures de série policière et judiciaire classique, comme un drame incarné sur les dérives et la malhonnêteté des instances de pouvoir. Dans un dernier acte à la fois libérateur et pessimiste, The Night Of nous offre un final empli de fatalité : radicalement métamorphosé, Nasir ne sera désormais plus que ce que l’opinion publique attend de lui. Un voyou des bas quartiers, un toxicomane de seconde zone, un homme infréquentable qui ne pourra jamais plus aspirer à une vie respectable, sacrifié sans vergogne sur l’autel de l’American dream.

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