Devs ~ Alex Garland

Nothing is stranger than reality

En quelques années seulement, Alex Garland a su se glisser avec discrétion dans le monde de la science-fiction pour le révolutionner de l’intérieur. Avec Ex Machina et Annihilation, deux films qui n’ont malheureusement touché qu’une infime partie de la sphère cinéphile, le cinéaste s’est intéressé de près aux questions de l’intelligence artificielle et du règne végétal comme remèdes à une humanité malade et autodestructrice. Rien de plus naturel alors, pour ce cinéaste au style bien personnel et aux idées novatrices, que de céder aux lueurs du petit écran, comme David Fincher avant lui (Mindhunter) ou prochainement Damien Chazelle (The Eddy). Avec Devs, une mini-série fascinante qu’il dirige de A à Z depuis ses postes de créateur, réalisateur et scénariste, Alex Garland, en explorant en profondeur des notions de philosophie et de physique quantique, s’impose définitivement comme un penseur essentiel et incontournable de la science-fiction contemporaine.

Dès les premières minutes de Devs, Alex Garland installe une ambiance pour le moins hypnotisante. Au sein de décors déjà croisés dans ses précédents films, opposant intérieurs ultra-modernes à une nature foisonnante, le style visuel du cinéaste se déploie, glaçant et chaleureux, sublime et monstrueux. Grâce à une musique et une esthétique parfaitement maîtrisées, Alex Garland construit une atmosphère à la fois envoûtante et oppressante, que ce soit dans les locaux d’Amaya, grande entreprise high-tech aux intentions obscures, dans le cube calfeutré et lumineux de Devs, réservé aux développeurs informatiques les plus talentueux, ou dans l’appartement de Lily, protagoniste au destin jonché de mystères. Dans un mélange des genres complètement ébouriffant, Devs passe sans difficulté de la science-fiction la plus sophistiquée à la série d’espionnage, sans oublier d’explorer les tréfonds du thriller psychologique, semant parfois la confusion dans l’esprit du spectateur quant aux véritables desseins des personnages.

Au cœur de cet univers énigmatique, Alex Garland introduit de façon subtile le sujet complexe de Devs : le conflit entre le déterminisme et l’existentialisme. Les actes des êtres humains sont-ils prédéterminés selon un principe de cause à effet, ou chaque individu peut-il tromper les lois de l’univers en exerçant son libre-arbitre ? C’est la question passionnante que pose la série, à travers les différents parcours de ses personnages, chacun pourvu de ses propres convictions. Fondateur ambitieux et un brin mégalo de Devs, Forest se trouve tiraillé entre ces deux concepts, et dévoue entièrement son projet à comprendre les tenants et les aboutissants de la mort de sa femme et de sa fille, décédées dans un accident de voiture dont il se tient pour responsable. Katie, Lyndon et Stewart, les trois employés de cette société secrète, semblent vouer un culte absolu au système sur lequel ils travaillent, destiné à voir le passé et prédire le futur, grâce à des projections audiovisuelles plus ou moins perceptibles. Seule Lily, par sa force de caractère et ses choix, viendra bousculer les certitudes de cette organisation audacieuse à la mission tout à fait mystique.

Au fil d’épisodes tous plus vertigineux les uns que les autres, Devs révèle petit à petit son côté sensible, presque romanesque. Derrière son sujet pointu et son utilisation des nouvelles technologies pour dompter le temps et tromper la mort, la série se transforme en véritable drame humain, où l’affect devient le moteur principal des protagonistes. Symbole de cette quête personnelle qui s’incarne dans les expérimentations scientifiques menées par Devs, Forest est le personnage le plus touchant de la série. Porté par un Nick Offerman qui n’en finit plus de nous étonner (après son rôle désormais iconique de Ron Swanson dans Parks and Recreations), Forest, profondément tourmenté par l’événement qui a bouleversé sa vie, se montre prêt à tout pour retrouver son bonheur perdu. L’entreprise Amaya porte d’ailleurs le nom de son enfant disparu, et une statue à l’effigie de la fillette, telle une apparition fantomatique, surplombe le paysage et hante de sa présence la série tout entière. Dans un final ahurissant où la notion de réalité est totalement chamboulée, seul l’amour finit par triompher, comme une réponse optimiste à un monde réel systématiquement déceptif en lequel on ne peut plus croire.

Avec cette quête métaphysique hors du commun qui nous habitera encore longtemps, Alex Garland nous offre l’une des séries les plus intelligentes, les plus grandioses et les plus saisissantes de ces dernières années. En plus de mettre en scène l’homme dans ce qu’il a de plus contradictoire et dans ses angoisses les plus enfouies, le cinéaste ne manque pas de s’interroger sur l’acte créateur lui-même, qu’il soit biblique ou bien artistique. Un cinéaste, un romancier, un scénariste, n’a-t-il pas, lui aussi, à l’instar d’un Dieu omniscient et omnipotent, toute puissance sur les actions de ses personnages ? Comme des êtres de papier ou des pantins cinématographiques, ne sommes-nous que les spectateurs passifs de nos propres existences ou pouvons-nous en être les acteurs engagés, les héros décisionnaires ? Sur l’écran de projection de Devs, où se mêlent images révolues et à venir, sur lequel s’épaississent et s’éclaircissent tous les mystères de la vie, Alex Garland nous laisse entrevoir le champ infini des possibles et nous abandonne avec pour seule certitude, dans un tourbillon de doutes et de désillusions, que rien n’est plus étrange que la réalité.

8 réflexions sur « Devs ~ Alex Garland »

    1. La série est dans la lignée de ses deux précédents films, c’est fantastique ! Il faut maintenant que je m’intéresse à son travail de scénariste et de romancier.
      Devs est disponible sur la plateforme Hulu ou sur Canal + (MyCanal pour le streaming).

      Aimé par 2 personnes

        1. Bonjour à vous deux,
          Princecranoir, je m’inscris pleinement dans les dires d’Emilie. Si tu as aimé Ex machina et Annihilation, tu ne pourras qu’apprécier la série Devs (bientôt chroniquée chez moi). C’est pleinement dans la lignée des deux premiers films d’Alex Garland et ça reste du très haut niveau. La fin de la saison 1 laisse ouverte une porte vers une possible saison 2 mais pas à l’ordre du jour à ce stade.
          Excellent scénariste, cinéaste-esthète, Garland fait partie de ma shortlist des cinéastes actuels les plus fascinants.
          Série vue pour ma part via MyCanal. Au regard de sa qualité, on ne peut exclure une sortie en BR/DVD.

          Aimé par 2 personnes

          1. Alex Garland est aussi devenu l’un des cinéastes qui me passionnent le plus. De là à ce que ça devienne une obsession, il n’y a qu’un pas !
            Je serai contente si la série s’arrêtait là, la fin laisse la porte ouverte à tant de mystères qu’une saison 2 me semble dispensable.

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  1. Bonjour Emilie ! Tout comme Prince Cranoir, j’attends une sortie Blu-ray qui devrait advenir dans les prochaines semaines j’espère😉. Je n’ai pas my canal mais ton retour Emilie fait très envie. J’aime beaucoup le travail d’Alex Garland moi aussi. « Devs » a tous les ingrédients que j’aime ! Merci pour cette découverte Emilie 😊

    Aimé par 1 personne

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