Retour sur mes années 2010

Une décennie vient de se clore, et les bilans cinématographiques, nostalgiques, éclectiques ont émergé de tous côtés. Chacun y est allé gaiement de ses classements, listes, tops – autant d’exercices vains que d’exhibitions narcissiques -, sans pour autant prendre le temps de se poser les vraies questions. Que m’ont apporté ces dix années ? Comment ai-je grandi ? Quel être humain suis-je devenue ? Comment me suis-je accomplie au contact des films, séries télévisées, livres et autres œuvres d’art qui ont ponctué mon parcours ? Quel regard dois-je poser aujourd’hui sur le monde qui m’entoure, sur mon époque ? Quelle place occupe désormais l’art dans ma vie ? Autant d’interrogations qui ne peuvent trouver leurs réponses qu’en prenant un instant pour se livrer à une réelle introspection.

L’année 2010 est celle qui a vu naître ma cinéphilie : âgée seulement de dix-sept ans, je découvrais naïvement les merveilles du cinéma, vivant déjà par procuration les aventures de mes personnages préférés. J’imaginais, durant ces heures de perdition savoureuses, que la vie serait aussi facile qu’au cinéma : qu’il suffirait d’un regard pour sceller une union éternelle, que le bonheur s’offrait forcément à ceux qui le méritaient, qu’un coup de baguette magique pourrait m’offrir un destin exceptionnel. Très vite, à force de côtoyer l’obscurité des salles, à force de plonger à corps perdu dans des univers aux couleurs enchanteresses, à force de goûts et de dégoûts, je forgeais mon analyse critique, ma pensée argumentaire et développais un besoin viscéral pour l’écriture. Le cinéma était alors devenu une bulle dans laquelle je pouvais respirer, une toute nouvelle promesse d’évasion, un écran qu’il me fallait traverser pour enfin exister pleinement. Je ne vivais que pour le cinéma, par le cinéma.

Au fil des années, en me confrontant davantage au monde, j’ai fini par comprendre que le cinéma, et l’art en général, étaient en fait le reflet pur et simple de notre réalité, un moyen d’exorciser tous les démons qui peuvent hanter nos sociétés contemporaines, nos esprits de pauvres mortels ou nos névroses les plus intimes. Je ne traquais alors plus que des œuvres qui me faisaient trembler d’émotion, des regards lucides sur notre temps ou des récits qui résonnaient en moi de manière profondément personnelle. La catharsis nourrissait la découverte de ma personnalité, devenait ma drogue dure, en plus d’être mon passe-temps favori. C’est pourquoi les œuvres qui sont restées ancrées au plus profond de mon être ne sont pas simplement des spectacles visuels ou des exercices de style vaniteux, encore moins des divertissements superficiels : ce sont des films, des séries, des histoires qui m’ont appris la vie dans toute sa complexité, sa beauté, sa souffrance, son pouvoir de résilience.

François Truffaut avec Domicile conjugal et Les Quatre-cents coups, Pete Docter avec Vice-Versa, Aziz Ansari dans Master of None, m’ont tous fait prendre conscience du plus grand drame de mon existence : le passage à l’âge adulte est inéluctable, douloureux, mais finalement délicieux par son arc-en-ciel de nuances. Clint Eastwood, Wim Wenders et Wong Kar-wai m’ont prouvé que la vie n’était pas un long fleuve tranquille, mais plutôt un parcours semé d’embûches, de rencontres inattendues et de sursauts lumineux. Still the Water et Paterson m’ont appris à me contenter du quotidien avec poésie et philosophie, à accepter la danse de la vie et de la mort. La La Land a illustré ce que je considère comme la plus grande tragédie de nos vies modernes : l’abandon de l’amour véritable au profit de la carrière professionnelle. Stefan Zweig et Gillian Flynn, dans leurs écrits transcendants et habités, m’ont convaincue de la folie des hommes. The Mindy Project m’a intimement invitée à déconstruire ma conception illusoire du romantisme. The Social Network m’a éclairée sur la difficulté à tisser des liens avec ses semblables, tandis que Sense8 m’a soufflé au creux de l’oreille, comme une évidence, qu’il suffisait d’ouvrir son cœur. Quant à Notre Planète, Sylvain Tesson et Sirius, leur regard sur la nature et la dégradation de notre environnement m’ont définitivement sortie de mon ignorance et de ma torpeur.

Après tant de révélations cinématographiques, télévisuelles et littéraires, ma décennie s’est terminée en apothéose, sur un rêve accompli : ma toute première participation au Festival de Cannes, en 2019. Si l’expérience fût immersive, unique et particulièrement intense, elle m’a surtout ouvert les yeux sur la plus grande maladie de notre siècle : la fuite de la réalité. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous ruer dans les salles obscures, à rester scotchés à nos écrans ou à nous abandonner dans les pages d’un roman. Pourquoi ce besoin compulsif de passer à côté de nos vies, pour se consacrer exclusivement à la fiction ? L’art nous aide certes à comprendre notre réalité, à ouvrir une fenêtre sur notre monde, mais il nous permet surtout de mieux s’en échapper, le temps d’une séance, d’un épisode ou d’une lecture, d’oublier un instant ce que la vie moderne nous inflige et la violence que nous offre le monde. Si tant de personnes peuvent aujourd’hui se proclamer cinéphiles, c’est parce que le cinéma est devenu bien plus qu’un art fédérateur : véritable opium du peuple, il n’est qu’une illusion dont nous nous repaissons avec avidité, pour mieux éviter de nous confronter à un réel décevant, terne, dénué d’effet spécial.

Plutôt que d’être au monde, nous avons donc fait le choix de nous réfugier dans les limbes de l’inexistant, dans les chimères de l’image. Pourquoi ne pas se reconnecter à la réalité, rebrancher les fils qui nous relient au monde, à la nature, aux autres ? C’est ici la leçon que je retiens de ces dix années désormais achevées : il est grand temps de vivre, plus loin des écrans, plus proche de soi. Quand la fiction ne suffit plus à créer le rêve, il faut embrasser de nouveau ce qui nous rend vivants : l’amour, la famille, le partage, le grand air, la bienveillance, l’humanité et le plaisir. Il ne s’agit alors plus d’échapper au réel, mais d’utiliser toute la puissance initiatique de la fiction pour mieux nourrir et apprivoiser notre réalité. Pour terminer cette rétrospective et guider mes pas pour cette nouvelle décennie, je reprendrais les mots sublimes de simplicité écrits par Sylvain Tesson, grand penseur devant l’éternel, dans son dernier ouvrage La Panthère des neiges : Vénérer ce qui se tient devant nous. Ne rien attendre. Se souvenir beaucoup. Se garder des espérances, fumées au-dessus des ruines. Jouir de ce qui s’offre. Chercher les symboles et croire la poésie plus solide que la foi. Se contenter du monde. Lutter pour qu’il demeure.

4 réflexions sur « Retour sur mes années 2010 »

  1. Le cinéma est un refuge, une caverne. J’aime beaucoup ta réflexion rétrospective, je la trouve très juste. Elle me fait réfléchir à mon rapport à la cinéphilie, à la place de l’art, de la fiction dans ma vie. Elle me semble néanmoins primordiale, une forme d’évasion riche en révélations, en imaginaires. D’autres s’évadent par le sport, moi je me réfugie dans un terrier, en espérant que l’écran me raconte une histoire durant laquelle, quelques heures au moins, je pourrai entrer, fuir l’autre monde. Traverser l’écran, tu l’as évoqué, c’est aussi se détourner du réel. Mais le réel est tellement éprouvant parfois que tous les subterfuges sont bons pour nous aider à l’affronter. Le cinéma est une mystique comme une autre, pourquoi pas. En tout c’est une drogue douce qui ne tue pas (sauf Boris Vian).

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    1. Merci beaucoup ! La place de l’art reste également primordiale dans ma vie, mais je la trouve bien moins vampirique qu’avant. Ce sera évidemment toujours une source d’épanouissement, d’imagination et d’initiation à la vie et ses obstacles, mais je fais attention de ne plus me laisser submerger par la fiction.

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