His Dark Materials ~ Jack Thorne & Philip Pullman

To Dust You Shall Return

Depuis la fin de Game of Thrones, le monde des séries est en quête d’un nouveau phénomène qui pourra rassembler les spectateurs du monde entier. Après Succession, Euphoria et Watchmen – trois séries qui, malgré leur succès, n’ont pas réussi à se hisser à la hauteur de l’indétrônable Game of Thrones -, la chaîne HBO se lance dans l’adaptation périlleuse de la trilogie littéraire de Philip Pullman, À la croisée des mondes. Co-produite par l’auteur en personne, scénarisée par Jack Thorne (Harry Potter et l’enfant maudit) et réalisée par Tom Hooper (Le Discours d’un roi, Danish Girl), la série semble avoir tous les atouts pour trouver son public : un univers fantastique, des personnages attachants et une double lecture susceptible de capter à la fois les enfants et les adultes. À l’heure où le paysage télévisuel ne cesse de s’étendre et où chaque série se bat pour la postérité, His Dark Materials peut-elle réellement prétendre au trône ?

Visuellement superbe, His Dark Materials fait d’abord preuve d’une esthétique soignée. Si l’époque choisie est légèrement plus moderne que dans les livres, la série parvient parfaitement à installer son cadre et ses ambiances, dans les couloirs de Jordan College à Oxford comme dans les espaces désertiques du Grand Nord, notamment grâce à des décors léchés et des effets spéciaux bien exécutés. Créés en images de synthèse, les animaux sont également très réussis : Pantalaimon, le daemon de Lyra, est adorable sous sa forme d’hermine et de renard des neiges ; Iorek Byrnison, l’ours polaire à la force tranquille et au charisme impressionnant, reste l’un des meilleurs personnages de l’œuvre ; Hester, la hase de Lee Scoresby, est délicieuse de malice et d’impertinence, à l’image de son maître. Toute la beauté visuelle de la série se cristallise d’ailleurs dans son merveilleux générique d’ouverture, qui ne va pas sans rappeler ceux de Game of Thrones ou de Westworld, où la magie du monde inventé par Pullman s’exprime pleinement.

Malheureusement, les qualités visuelles de la série se trouvent rapidement gâchées par un casting en demi-teinte et un scénario bancal. Incarnée par la jeune Dafne Keen, l’héroïne Lyra Belacqua apparaît ici comme une miss « je-sais-tout » souvent agaçante et très peu attachante, qui peine à insuffler toute la vivacité d’esprit, la curiosité, la malice et l’ingéniosité dont fait preuve la petite fille dans les livres. Ruth Wilson, quant à elle, dans la peau de la très ambivalente Mrs. Coulter, ne parvient à offrir qu’un jeu monolithique, manquant cruellement de nuances et de subtilité (très largement rattrapé par son singe au pelage doré et au visage bleu, tantôt terrifiant, tantôt attendrissant). Seules les figures paternelles de Lyra parviennent à s’imposer réellement : James McAvoy, très convaincant en Lord Asriel mystérieux et manipulateur, James Cosmo dans la peau d’un Farder Coram tout en émotions et Clarke Peters, grand bloc de douceur et de bienveillance en tant que Maître de Jordan College.

Si la multiplicité des personnages semble bien maîtrisée par les scénaristes de la série, de nombreuses incohérences élisent domicile au sein de l’intrigue. La plus problématique d’entre elles touche ce qui est pourtant au cœur des livres, à savoir la relation entre les humains et les daemons. Si le rôle de ces êtres incarnant l’âme humaine dans toute sa complexité est d’emblée révélé dès le premier carton-titre, il est bien difficile de cerner leur importance à travers les évènements de la série. Très peu présents aux côtés des autres personnages, que ce soit dans les scènes de groupe ou dans les plans plus intimistes, les daemons peinent à exister réellement. Les scènes où il est question de séparer les enfants de leurs daemons tombent alors totalement à plat, tant le lien profond qui les unit reste succinct et opaque. La représentation de l’aléthiomètre présente également quelques soucis de vraisemblance : en plus d’être maîtrisé par Lyra au bout de deux épisodes, ce petit appareil sophistiqué censé révéler la vérité se trouve très mal exploité à l’image, tant au niveau de la signification de ses symboles que dans ses méthodes d’utilisation.

Par des choix artistiques clairement guidés par un budget trop restreint, His Dark Materials rate également les scènes les plus marquantes du premier tome : la découverte du « fantôme » dans un village isolé, l’affrontement entre Iorek et Iofur Raknison, l’expérience scientifique manquée sur Lyra et Pantalaimon (dans laquelle le daemon change normalement de formes de façon frénétique), ainsi que la rencontre avec Serafina Pekkala et le peuple des sorcières. À travers huit épisodes où se mêlent l’intégralité du premier tome et quelques éléments du deuxième, His Dark Materials souffre visiblement de son format bien trop court, qui ne lui permet pas de développer en profondeur ses personnages et ses intrigues. Cette première saison s’avère donc assez confuse, tant pour les novices qui ne connaissent pas les livres que pour les fans incontestés de la saga littéraire. Trop réaliste, pas assez somptueuse, His Dark Materials peine à retranscrire le fantastique, la poésie et toute l’ampleur de l’oeuvre originelle. Cet univers complexe et magnifiquement sombre, au sous-texte biblique, métaphysique et existentiel, imaginé il y a maintenant vingt-cinq ans par Philip Pullman, méritait clairement une adaptation plus méticuleuse, plus incarnée et bien plus ambitieuse.

5 réflexions sur « His Dark Materials ~ Jack Thorne & Philip Pullman »

  1. Bonsoir Émilie, jolie critique et c’est vraiment dommage que la série ne soit pas à la hauteur car c’est une trilogie qui mériterait une adaptation avec un gros budget, quelque chose d’ambitieux. Le choix de l’actrice pour Lyra est tellement important. Dans les livres, elle est très attachante. Le film était pas mal avec Nicole Kidman et Daniel Craig mais malheureusement il avait été un échec au box office. Il y a une sorte de malédiction avec des projets pas à la hauteur de cette magnifique trilogie !
    Je te souhaite un beau weekend Émilie 🙂

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    1. Bonjour Frédéric ! La série est pourtant assez fidèle au livre dans les événements qu’elle décrit, mais on sent vraiment que le manque de budget freine l’accomplissement du projet. Certains plans, surtout ceux qui impliquent les daemons ou Iorek Byrnison, sont très frustrants à ce niveau-là. On sent aussi qu’ils n’ont pas su tirer avantage du format sériel : au lieu de prendre leur temps pour bien exposer les détails de l’histoire, tout va beaucoup trop vite ! C’est dommage car un projet tel que celui-ci aurait pu être grandiose !
      En tout cas, j’ai dévoré le premier tome en audiobook et j’ai hâte de découvrir la suite, en format papier cette fois ! Mais il faut d’abord que je me plonge dans Là où chantent les écrevisses ! J’espère que le livre te plaît ! 😉
      À très bientôt Frédéric, passe une bonne journée ! 🙂

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