The Crown (saison 3) ~ Peter Morgan

Les apparences

Deux ans après sa deuxième saison, The Crown n’a pas manqué de créer l’engouement chez ses nombreux fans, impatients de retrouver pour un troisième volet les aventures fascinantes d’Elisabeth II et de toute la famille royale d’Angleterre. Il faut dire que la curiosité était à son comble, tant la série a su soigner sa propre promotion en misant tout sur le renouvellement complet de son casting, pour coller au plus près à l’âge des personnages sans avoir à grimer ses acteurs, une technique peu efficace et souvent outrancière. Le public a alors dû faire son deuil des excellents comédiens que sont Claire Foy, Matt Smith et Vanessa Kirby, auxquels il s’était profondément attaché, pour plonger les yeux fermés dans cette saison qui revêt un tout nouveau visage.

Dans une entrée en scène particulièrement soignée, Olivia Colman fait son apparition dans la peau de la souveraine la plus célèbre au monde. Devant son nouveau portrait qui va bientôt envahir tous les timbres-poste du pays, la reine évoque son âge avancé, avec un humour pince-sans-rire qui fait tout le charme de la série. Difficile, au premier abord, de s’habituer à la bonhommie de cette grande actrice, là où Claire Foy paraissait plus inflexible, moins chaleureuse. Le doute est définitivement levé lorsque l’actrice affirme sa froideur dans un dialogue glaçant de cruauté, dans le sixième épisode. L’adaptation se fait plus délicate avec Tobias Menzies, qui incarne un prince Philip tantôt rigide, tantôt attendrissant, devenu un homme beaucoup moins impertinent qu’auparavant et bien installé dans un système pétri de traditions désuètes. À travers les déboires amoureux, le sens de la provocation et la jalousie de la princesse Margaret, Helena Bonham Carter, quant à elle, se montre moins dans l’émotion que sa prédécesseur et manque de faire de son personnage une grande figure tragique.

Malheureusement, les acteurs ne sont pas les seuls à avoir pris de l’âge : dans une ambiance vieillissante, presque surannée, les évènements s’enchaînent avec mollesse, sans la grandeur ni le souffle des saisons précédentes. Dans les dix épisodes de cette troisième saison, la série explore la fin des années 1960 et le milieu des années 1970, pour se terminer sur le Jubilé d’argent de la Reine Elisabeth II. Dénuée de faits marquants, de conflits majeurs ou de fléaux nationaux, cette période faste peine à constituer un vivier suffisant pour alimenter le scénario de la série. The Crown s’intéresse alors à des événements très peu pertinents, sans oublier de les dramatiser de façon peu subtile, quitte à trahir largement la réalité des faits. La reine peut alors se perdre tranquillement dans sa passion pour les chevaux, en pleine France rustique, alors que son pays est en train de vivre une crise économique notable. Le prince Philip, après être passé à la télévision américaine pour se plaindre de ses faibles revenus, passe tout un épisode à rêver aux réponses existentielles et religieuses que lui apporteront Neil Armstrong et Buzz Aldrin après avoir posé le pied sur la Lune. Adulée par les médias et figure controversée, la princesse Margaret occupe son temps entre vacances au soleil, soirées alcoolisées et dîners mondains, notamment en compagnie du Président américain Lyndon Johnson. Autant de morceaux de vie de la famille royale qui paraissent finalement bien anecdotiques.

Dans ce grand défilé de personnages et d’évènements qui ont perdu de leur majesté, le prince Charles apporte un vent de fraîcheur bienvenu. Soumis aux traditions, manipulé par sa propre famille, condamné à attendre toute sa vie un rôle qu’il n’a même pas encore endossé, le prince Charles se révèle le personnage le plus passionnant, le plus complexe, le plus humain de cette troisième saison. Alors que son amour naissant pour Camilla Parker-Bowles se trouve contrarié, Charles doit abandonner sa passion pour le théâtre pour se consacrer à sa « formation royale » et être intronisé en tant que Prince de Galles. Sa générosité et sa sensibilité s’opposent foncièrement au caractère plus libre de sa sœur, la princesse Anne, présentée comme une rebelle éprise de modernité. Le plus grand drame du prince Charles, c’est bien celui de n’être qu’un futur roi, un statut douloureux qui le tiraille entre l’impatience de pouvoir régner sur son pays et l’angoisse d’enterrer sa propre mère. Le parcours de ce jeune loup de la royauté fait donc beaucoup dans la qualité de cette troisième partie, tant chacune de ses apparitions se place sous le signe de l’émotion – l’épisode 6, mettant en scène son périple au Pays de Galles destiné à le rapprocher du peuple, est d’ailleurs l’un des plus beaux de la saison.

Malgré ses quelques défauts, The Crown parvient à réaffirmer ce qui fait d’elle une œuvre si précieuse. Car là où la série se montre la plus lucide, la plus ambivalente, la plus authentique, c’est dans sa capacité à montrer la royauté britannique comme un symbole inaltérable et indestructible, comme une autorité qui n’a aucun pouvoir décisionnaire, mais qui reste le pilier sur lequel se repose l’Angleterre, malgré les épreuves et les doutes. Dans le troisième épisode, sûrement le plus fort de toute la saison, The Crown revient sur la catastrophe qui a touché le petit village d’Aberfan, au Pays de Galles, en 1966. Incapable de la moindre émotion ou de preuve d’humanité, la reine est pourtant obligée de se rendre sur place pour montrer son soutien aux Gallois endeuillés. Il suffira d’une simple photographie, sur laquelle Elisabeth II tient un mouchoir près de son visage, pour donner satisfaction à tout un peuple en quête de réconfort. Ici plus que jamais, la série nous rappelle que la famille royale britannique n’est qu’un blason qu’il faut sans cesse redorer, une image qui ne doit jamais être ternie et une illusion qu’il s’agit d’entretenir, pour perpétuer le rêve.

4 réflexions sur « The Crown (saison 3) ~ Peter Morgan »

  1. Bonsoir Émilie, ta critique est belle et juste. Je te rejoins sur le fait que je préférais le casting des deux premières saisons avec Claire Foy, Matt Smith et Vanessa Kirby qui étaient tous sublimes. La saison 3, j’avoue l’avoir abandonné en route parce que justement, je n’arrive pas à me détacher de ces deux premières saisons passionnantes. On peine à trouver des évènements historiques majeurs dans cette saison 3 (là encore c’est très juste ce que tu écris). Claire Foy est à mon sens irremplaçable tant elle incarnait jusque dans la gestuelle la reine Élisabeth II.. La saison 4 avec l’époque de Diana pourrait relancer mon intérêt, à condition de trouver une actrice suffisamment charismatique pour l’incarner. Je te souhaite un excellent weekend Émilie, toujours un plaisir de te lire 😊

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    1. Merci beaucoup Frédéric ! Et oui, une petite déception que cette saison 3 de The Crown. Le plus difficile a été de faire notre deuil des acteurs précédents, et il faut bien reconnaître que ce n’est pas aussi palpitant qu’avant. Quelques beaux moments subsistent, mais la qualité est en forte baisse. Nous attendrons la saison 4 pour voir si la série a réellement décliné ou non. À très bientôt Frédéric, merci pour ton commentaire ! 🙂

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  2. Je vous rejoins tous les deux. J’ai mis du temps à achever cette saison 3. Certes les dorures sont toujours là, mais sans doute moins rutilantes. Dans le dernier épisode de cette saison, un très bref clin d’œil nous renvoie au souvenir des acteurs précédents, comme un regret traduit en noir et blanc sur une photographie.
    Ceci dit, Olivia Colman est très crédible. Tobias Menzies a de l’allure mais je pense qu’il n’est pas du tout à sa place dans le rôle de Philip (largement en-deçà de Matt Smith).
    Comme toi je retiens l’épisode de la mine, la place accordée aux parents de Philip, l’épisode sur le conservateur royal Anthony Blunt (« Art et Architecture en France » est un incontournable de l’Histoire de la Art qui trône dans ma bibliothèque), ceux qui mettent en valeur Charles, sa sœur (très réussie également) et Camilla.
    Au regard des derniers remous qui agitent actuellement la Firm, on se dit qu’il y a encore matière à faire quelques saisons !

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    1. Une saison difficile à traverser effectivement, et le changement des acteurs y est pour beaucoup. Chacun peine à trouver sa place, seule Olivia Colman parvient à s’en sortir. Quelques beaux moments subsistent, mais on est loin des premières saisons majestueuses. Effectivement, il y a encore beaucoup à raconter, et ce serait bien dommage que la série ne tienne pas la distance pour nous mener jusqu’aux aventures de William et Kate, et aux mésaventures de Harry et Meghan…

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