J’ai perdu mon corps ~ Jérémy Clapin

Under the Skin

Le cinéma d’animation est un terrain de jeu infini : il ouvre la voie à tous les possibles. Entrer dans la tête d’une petite fille pour sonder ses émotions (Vive-Versa), pénétrer dans le monde des esprits (Le Voyage de Chihiro, Coco), donner vie aux jouets de notre enfance (Toy Story) : autant de possibilités offertes par le dessin animé et les images de synthèse, autant de défis à relever pour mieux dépasser les limites de notre imaginaire. Avec J’ai perdu mon corps, déjà lauréat du Cristal du long-métrage au Festival d’Annecy et du Grand Prix Nespresso à la dernière Semaine de la critique, Jérémy Clapin l’a bien compris : il reste encore bien des choses à expérimenter, à explorer, à vivre à travers l’animation, cette technique merveilleuse qui n’a pas fini de nous révéler tous ses secrets.

À travers le destin d’une main amputée qui part à la recherche de son corps, le cinéaste français surprend d’emblée. Grâce à une nouvelle technique numérique qui mêle habilement la 2D et la 3D, Jérémy Clapin atteint des sommets de réalisme, aussi bien dans le dessin de ses personnages que dans sa reconstitution saisissante de Paris, des grandes avenues passantes aux immeubles qui constituent la seule ligne d’horizon de la capitale française. En mêlant la richesse des textures à des couleurs feutrées, J’ai perdu mon corps parvient intelligemment à ancrer cette histoire impossible et fantastique dans la réalité.

Les scènes d’action explorent d’ailleurs parfaitement cet environnement urbain où chaque détail quotidien devient obstacle : les rats dans les profondeurs du métro, les pigeons perchés sur les gouttières, les chiens dans les parcs publics sont autant de dangers incontournables auxquels la main, être infime et vulnérable, se confronte vaillamment. Grâce à une mise en scène maîtrisée et un suspense extrêmement efficace, nous tremblons alors pleinement pour cet organe autonome et a priori monstrueux comme s’il s’agissait d’un véritable personnage de cinéma, investi d’une identité propre et d’un passé à reconstruire.

C’est aussi au cœur de cet univers austère et aspetisé que va naître une merveilleuse poésie. Sans jamais tomber dans le macabre ou la parodie de film d’horreur, J’ai perdu mon corps révèle toute son aura lyrique et romantique. Dans des séquences oniriques où le passé et le présent se bousculent, le film réussit le pari fou de doter cette chose dénuée de parole et de visage d’une douceur gestuelle, d’une mémoire sensorielle et d’une capacité émotionnelle incroyablement humaines. Les plus belles scènes du film se déroulent alors dans une atmosphère intime et familière, où la musique de Dan Levy accompagne chaleureusement la tendre rencontre de la main avec un nouveau-né, ses souvenirs d’une enfance fragmentée et les tribulations amoureuses de Naoufel, son propriétaire maladroit et attachant.

Dans cette oeuvre sensorielle qui se laisse doucement envahir par la mélancolie, Jérémy Clapin s’adresse directement à notre chair, à nos réminiscences corporelles et aux traumatismes que l’on garde profondément gravés dans la peau. En décidant de soustraire son oeuvre à l’ère numérique, le cinéaste explore une époque où les gestes, les sensations et le contact humain trahissaient encore les sentiments les plus enfouis et où la vie elle-même s’ancrait dans une réalité concrète et bel et bien palpable. Dans un voyage inattendu où l’extraordinaire part à la rencontre du prosaïque, J’ai perdu mon corps prouve que le cinéma d’animation restera éternellement une expérience unique et merveilleuse, capable de faire frémir tous les épidermes.

Publicités

Une réflexion sur « J’ai perdu mon corps ~ Jérémy Clapin »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s