Douleur et gloire ~ Pedro Almodóvar

Étreintes mesurées

Quasiment à chaque nouveau film, Pedro Almodóvar vient fouler le tapis rouge cannois, avec l’intime espoir, partagé par les cinéphiles du monde entier, d’obtenir enfin le prix ultime qui viendrait récompenser son immense carrière. Tout sur ma mère, Étreintes brisées, La Piel que Habito et Julieta ont tous été présentés en compétition de la Sélection officielle, repartant au pire les mains vides, au mieux avec un prix d’interprétation, de la mise en scène ou du scénario. La malédiction semble se poursuivre cette année avec son nouveau film Douleur et gloire, encensé par l’ensemble de la critique et des spectateurs, mais seulement couronné pour la prestation tout en sobriété d’Antonio Banderas.

Douleur et gloire avait pourtant tous les atouts pour remporter la Palme d’or. Dans ce film scolaire, où tout se déroule sans vague, Pedro Almodóvar nous plonge au cœur de l’Espagne de son enfance, pour nous livrer une autofiction névrosée et mélancolique. À travers le destin de Salvador Mallo, cinéaste vieillissant confronté à la page blanche, Almodóvar interroge l’acte créateur dans ce qu’il a de plus intime, de plus écorché. Dans une très belle introspection où se mêlent souvenirs d’enfance, premier éveil amoureux et retrouvailles d’amis de longue date, Douleur et gloire fait de la mémoire émotionnelle une source inépuisable d’inspiration, et nous dit, avec une infinie douceur, que la vie et le cinéma sont intimement et viscéralement liés.

Dans une atmosphère réconfortante et familière, Douleur et gloire exprime alors toute sa force tranquille. Si la légèreté avait déjà déserté son cinéma avec Julieta, Almodóvar atteint ici une maturité nouvelle, et se pare d’une assurance souveraine dans cette œuvre parfaitement maîtrisée, où rien ne dépasse. Grâce à des décors chaleureux, des acteurs éblouissants de naturel et un regard empli de nostalgie sur un passé plus ou moins véridique, Almodóvar crée un cocon douillet, lumineux et coloré, comme pour mieux choyer son spectateur. Douleur et gloire revêt alors les atours affectueux d’une œuvre testamentaire, la profondeur crépusculaire en moins, comme si le cinéaste invitait chaque spectateur, pour la dernière fois, à pénétrer dans les tréfonds de sa vie intérieure.

Pourtant, à force de sérieux, de délicatesse et d’attentions pour son public, Almodóvar paraît rapidement trop appliqué. Comme tout bon élève qui se respecte, le cinéaste espagnol réalise son film avec tout son cœur et toute son âme, mais ne sort malheureusement jamais des carcans qu’il s’est imposés à lui-même. S’il a gagné en profondeur au fil de ses films, comme s’il cherchait la sombre vérité de son propre cinéma, Almodóvar s’est aussi considérablement assagi. Dans un retournement final où il crie tout son amour pour le septième art, la surprise n’est déjà plus de la partie, tant cette déclaration passionnée, prévisible et évidente, vient clore parfaitement cet exercice pétri de prudence.

L’émotion peine alors à surgir dans ce flot ouaté de bonnes intentions. Pudique et réfléchi, consensuel dans son esthétique comme dans son propos, Douleur et gloire finit par se complaire dans un savoir-faire sans éclat, dans une bienveillance stérile où rien ne vibre, où rien ne vit. Au fil des pages de ce journal intime où la convention éteint la passion, difficile d’échapper à un ennui poli, à une certaine indolence physique et mentale, comme celle qui étreint le personnage fatigué d’Antonio Banderas. Malgré toute la sincérité qu’Almodóvar semble insuffler à son œuvre, il manque incontestablement à Douleur et gloire une étincelle émotionnelle, une audace formelle et une radicalité politique qui lui auraient véritablement permis de rivaliser avec ses redoutables concurrents.

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7 réflexions sur « Douleur et gloire ~ Pedro Almodóvar »

  1. Une magnifique critique👏 pour un film et un réalisateur qui n’a pas eu la chance de repartir avec la palme d’or. Sans doute lui manquait-il ce que tu exprimes parfaitement dans ta critique. Un Almodovar assagi, un Woody Allen qui peine à se renouveler, Malick en demi teinte.. heureusement le cinéma asiatique continue d’afficher sa bonne santé. Toujours un plaisir de te lire Émilie ! merci et @très vite 😊

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    1. Merci beaucoup Frédéric ! 🙂 Et oui, dommage pour Almodovar ! Je n’ai pas osé le mettre dans ma critique, mais le mot qui convient parfaitement pour définir ce film est « pantouflard ». C’est triste de voir de grands cinéastes ne plus prendre de risque. Pour Malick, son Une Vie cachée a eu de très bons retours ! Je l’ai vu à Cannes, et je reste toujours aussi hermétique à son cinéma, ça ne me touche pas du tout ! Mais peut-être retrouveras-tu le Malick que tu aimes dans ce film ! Je te le souhaite en tout cas ! A très bientôt Frédéric ! 🙂

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  2. Pour les amoureux, dont je fais partie, du cinéma d’Almodovar du siècle dernier, Douleur et gloire manque cruellement de piquant comme tu le mentionnes. C’est malheureusement pas un fait nouveau dans ce film voulu testamentaire mais qui à mes yeux ne l’est pas à cause de sa part autobiographique que je juge finalement très minime contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire. Je me languis du cinéma almodovarien des premières années, subversif et fort en propositions. La Movida n’est plus, c’est désormais certain.

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    1. Nous partageons, comme souvent, le même avis sur ce film sans surprise. Il est bien loin le temps de l’exubérance et de la qualité chez Almodovar. Ses films vieillissent avec lui, mais son cinéma ne se bonifie pas avec le temps. Ça sent déjà la naphtaline, et ça n’augure rien de bon pour ses futures œuvres.

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  3. Je ne serais peut-être pas aussi sévère que toi, mais j’ai moi aussi été déçu par le film, qui gagne en sagesse ce qu’il perd en passion (de la mise en scène). Ca reste un film intéressant pour qui s’intéresse au cinéaste cela dit.

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