Mes plus beaux moments cinéma de 2018

En cette année 2018, le cinéma a pris un tournant décisif. Délaissés par les grands studios hollywoodiens, d’illustres cinéastes tels que les frères Coen, Alfonso Cuarón ou encore Alex Garland ont préféré rompre avec le système de production classique pour se tourner vers le nouveau messie du monde audiovisuel : Netflix. Tandis que Disney continue d’étendre son royaume et qu’Hollywood se complaît dans des recettes éculées, cet avènement du petit écran marque définitivement la fin du cinéma tel qu’on le connaissait hier, entraînant une modification profonde de notre rapport à l’image. Une occasion pour le cinéma indépendant, américain mais surtout international, de se démarquer en s’adressant intimement à nos préoccupations les plus enfouies et en exprimant sa vision d’un monde plus que jamais en mal d’humanité. En quête de ses origines, inquiet de l’altération de notre environnement, le cinéma d’aujourd’hui oeuvre, à travers la science-fiction, la fable politique, le naturalisme ou l’animation, pour que chaque être humain, par l’amour, la famille ou la reconnexion avec la nature, trouve enfin sa place dans le monde.


Annihilation ~ Alex Garland

Récupéré par Netflix après avoir été abandonné par la Paramount, Annihilation a entériné malgré lui une petite révolution en prouvant la désuétude d’un système hollywoodien qui privilégie la recherche du profit à l’audace artistique. Magnifique symbole de notre temps, la nouvelle oeuvre d’Alex Garland fait preuve d’une incroyable contemporanéité : avec des protagonistes exclusivement féminins, le film repense surtout de façon fascinante la catastrophe écologique vers laquelle nous courons. Dans cette terrifiante ode à l’autodestruction, Annihilation donne naissance à des réflexions qui nous bouleversent dans notre chair : sous un mystérieux dôme aux couleurs hypnotiques, c’est tout un écosystème qui prend vie, dans une cohabitation à la fois merveilleuse et monstrueuse d’organismes végétaux et animaux. Dépourvue de toute présence humaine, la nature reprend alors ses droits et recrée un monde primitif et sauvage où elle pourra enfin renaître de ses cendres. En mêlant l’horreur à la poésie, Annihilation multiplie les trouvailles passionnantes pour explorer en profondeur les possibilités offertes par la science-fiction, plus que jamais tournée vers le devenir incertain de notre espace vital.


Mektoub, my Love : Canto Uno ~ Abdellatif Kechiche

Avec Mektoub my Love, Abdellatif Kechiche prouve qu’il est encore et toujours le cinéaste français le plus passionnant, le plus vibrant, le plus exigeant. Dans ce long-métrage qui se vit plus qu’il ne se voit, il s’attache à filmer une réalité sans filtre, à capter la vie dans son plus simple appareil. Durant trois heures solaires et sublimes, Kechiche se pose entre les êtres et capte les lueurs timides ou aguicheuses au fond des pupilles, les silences qui en disent long, les conversations tonitruantes, les sourires en coin, et filme surtout les corps qui se découvrent, se touchent, s’enlacent puis se séparent pour partir à la conquête d’autres cœurs, d’autres peaux. D’un œil bienveillant, Kechiche sonde la jeunesse dans toute son insouciance et ses ardeurs, au cœur d’une époque révolue où tout – le désir, le rejet, la déception, la jalousie, l’excitation – passait par le contact humain, la mouvance des corps, l’électricité des regards et le pouvoir des mots. En faisant hennir les chevaux du plaisir, en nous livrant l’une des œuvres les plus lumineuses, les plus sensuelles, les plus authentiques de ces dernières années, en plongeant à corps perdu dans cet hymne à la vie et à la beauté du monde, Kechiche prouve qu’il est l’un des seuls cinéastes à nous redonner une foi indéfectible dans le cinéma.


Heureux comme Lazzaro ~ Alice Rohrwacher

Sous ses allures de documentaire, Heureux comme Lazzaro nous plonge dans un univers paysan hors du temps. Dans cette résurrection radieuse et sublime du néoréalisme italien, la cinéaste Alice Rohrwacher met en lumière, avec un naturalisme évident, les inégalités sociales et la corruption encore prégnantes dans l’Italie contemporaine. Sans artifice ni fioriture, Rohrwacher dévoile surtout une incroyable capacité à faire surgir la poésie du réel, notamment à travers le personnage de Lazzaro, une sorte de candide touché par la grâce divine mais abusé par la cupidité des hommes. De surprise en étonnement, le film avance à travers les âges, en montrant la disparition inéluctable de la bonté et de l’innocence absolues, dans un monde où la pauvreté et la marginalité seraient une malédiction qui se transmet de génération en génération. Dans cette fable politique surprenante et unique, la cinéaste italienne interroge surtout l’avenir de l’humanité : l’aura vertueuse et l’altruisme authentique de Lazzaro pourront-ils survivre encore longtemps à l’irréductible violence du monde ?


Leave No Trace ~ Debra Granik

Avec Leave No Trace, une version plus épurée et plus réfléchie de Captain Fantastic, Debra Granik nous livre une oeuvre sensible et unique, où vie dans les bois et amour filial ont bien du mal à subsister dans une société qui privilégie la civilisation à la liberté. Dans ce film où chaque personnage, par son contact avec la nature, trouve les chemins de la perdition ou sa place dans le monde, la cinéaste dépeint en réalité une autre idée du cinéma américain. Enfin dépouillé de ses artifices de mise en scène, déserté par un quelconque antagoniste (si ce n’est les protagonistes eux-mêmes et leur choix de vie), le septième art peut enfin être réinvesti par une émotion pure. De longs mois après la vision du film, l’alchimie entre la force brute qu’est Ben Foster et la jeune Thomasin McKenzie, merveilleuse révélation du film, ainsi que quelques scènes suspendues d’une sublime simplicité – notamment celles où Tom apprend à faire du vélo, à s’occuper d’un lapin ou à apprivoiser des abeilles – accompagnent encore nos pensées jour après jour.


L’Île aux chiens ~ Wes Anderson

Wes Anderson a toujours été un bricoleur extraordinaire. Son amour de la confection manuelle, du perfectionnisme visuel et de la confusion des sentiments ne pouvait que merveilleusement servir L’Île aux chiens, certainement son long-métrage le plus politique. Dans un Japon futuriste en carton-pâte qui prend vie grâce à des effets retro, Anderson nous plonge dans les affres de la corruption et de la ségrégation, fléaux encore présents dans nos sociétés actuelles. Entre l’immoralité des grands puissants de ce monde, maltraitance animale, pollution de notre environnement et déportation d’une population indésirable, le film s’engage sur un terrain tortueux mais convainc pleinement par la sincérité de ses petits personnages de cire ou de poils. À l’inhumanité de nos dirigeants actuels, savamment caricaturés à travers la figure de Kobayashi, Anderson oppose la bienveillance du jeune Atari et la révolte de quelques étudiants activistes, pour mieux nous dire que pour changer nos nations en profondeur, rien ne vaut l’amour de son prochain et la conviction que chaque être vivant sur Terre doit être chéri et respecté.


Ága ~ Milko Lazarov

Tourné durant trente-six jours en Yakoutie, dans le nord de la Sibérie, Ága apparaît d’emblée comme une rareté bienvenue dans le paysage audiovisuel actuel. Soumise aux conditions hostiles et glaciales du Grand Nord, quasiment muette, d’une beauté contemplative, l’oeuvre de Milko Lazarov s’intéresse au quotidien hors du monde de Nanouk et Sedna, peut-être les derniers gardiens d’un mode de vie traditionnel et ancestral. Au rythme de leurs journées faites de chasse, de pêche et de travail manuel, nous découvrons petit à petit que cette nature immaculée se trouve parasitée par une modernité destructrice. Un face-à-face avec un avion, une motoneige dans le désert enneigé, une mystérieuse tache noire qui infeste les êtres vivants sont autant de petits indices dissimulés par Lazarov pour signifier l’annihilation de l’ancien monde par le nouveau. Dans une dernière scène où la banquise affiche une plaie béante dans laquelle les hommes cristallisent leurs désirs de convoitise, Lazarov nous rappelle que seul l’amour familial a le pouvoir de nous reconnecter à nos origines primitives.


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6 réflexions sur « Mes plus beaux moments cinéma de 2018 »

  1. C’est vrai, il y a eu Annihilation et l’île aux chiens, mais étrangement je les ai pas placé dans mes préférés. Le Debra Granikb reste un regret pour moi que je compte rattraper dès que possible. Je ne doute alors d’être de ton avis à son sujet.

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  2. Quel beau top ! Sur les 6 films cités, 4 feront partie de mon top 10. Deux ni seront donc pas… car je ne les ai pas vus : je suis hermétique au cinéma de Kechiche et j’ai toujours eu beaucoup de mal à plonger dans les films d’animation (L’île aux chiens).
    Et puis pour Leave no trace, j’ai le même ressenti. Combustion lente pour celui-ci qui trotte durablement en tête et vieilli très bien.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup ! Avec Kechiche, ça passe ou ça casse, pas de demi-mesure !
      C’est vrai que Leave No Trace est l’un de ces films qui nous hantent encore des mois après. Ça devient de plus en plus beau au fil des jours.
      Hâte de découvrir la suite de ton top sur Twitter ! :)

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  3. Coucou Emilie ! une très belle rétrospective des beaux moments de cinéma de l’année écoulée. Je rejoins totalement ton constat sur le manque d’audace des studios hollywoodiens. Netflix c’est LA plateforme d’avenir en matière de cinéma. Avec Alex Garland et son très beau « Annihilation » (que j’ai défendu sur mon blog à sa sortie sur Netflix) au message écologique si important; avec Alfonso Cuaron et son sublime « Roma » même si c’est vrai Emilie, nos avis divergent sur ce dernier ;) je rêve d’un James Gray qui travaillerait pour Netflix par exemple. Le Kechiche, je suis plus mitigé mais cela demeure un réalisateur surdoué, intelligent, nous captivant avec des images dont lui seul a le secret.. Très envie de voir le film italien et le Wes Anderson que je n’ai toujours pas vu. Cela ne tardera pas :) Tu obtiens au final un top très éclectique et riche dans le contenu. Meilleurs vœux Emilie pour cette année 2019 et au plaisir de nos échanges sur le septième art et Netflix.. l’année 2019 s’annonce riche en séries évènements pour notre plus grand plaisir :)

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  4. Merci Frédéric ! Je me suis tenue assez éloignée des salles de cinéma en 2018, mon top est donc plus court que les autres années, mais je le trouve plutôt cohérent au niveau des thématiques abordées. C’est toujours une bonne chose de dresser les bilans de fin d’année, on regarde l’année écoulée et on voit, à travers les films qu’on a aimés, la personne que l’on est devenue et les sujets qui nous tiennent à cœur !
    En 2019, nous verrons encore certainement de très beaux films et séries sur Netflix et ailleurs ! Hâte d’échanger avec toi de nouveau sur les sorties qui nous attendent !
    Passe une bonne journée Frédéric, à très bientôt et je te souhaite une très bonne année 2019 ! :)

    Aimé par 1 personne

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