Roma ~ Alfonso Cuarón

Cléo de 5 à 7

Après Okja, Annihilation et La Ballade de Buster Scruggs, c’est au tour de Roma, le nouveau film d’Alfonso Cuarón, de faire son entrée sur la plateforme Netflix. Lauréat du fameux Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, le film a su diviser l’opinion au sein de la sphère cinéphile : alors que certains le pensaient illégitime à concourir en festival car non destiné à être projeté dans les salles obscures, d’autres y voyaient déjà l’avènement du cinéma d’auteur sur petit écran et ont su faire de Roma le long-métrage le plus attendu de l’année. Après des mois de promotion acharnée et d’éloges critiques, le spectateur lambda a enfin pu découvrir ce chef-d’oeuvre annoncé confortablement installé dans son canapé. Qu’en est-il réellement de cette oeuvre que les plus enthousiastes qualifient déjà de « révolution qui marquera à jamais l’Histoire du cinéma » ?

Devenu le nouveau gardien des laissés-pour-compte, Netflix n’a pas manqué d’afficher sa fierté d’ajouter à la liste de ses productions la nouvelle oeuvre d’un cinéaste aussi respecté qu’Alfonso Cuarón. Connu et apprécié pour avoir réussi dans différents registres – le merveilleux (Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban), la science-fiction (Les Fils de l’homme) et le film de l’espace (Gravity) -, le réalisateur mexicain crée d’emblée la surprise en s’essayant au drame familial, un genre plus intime et plus propice à l’épure. Avec des plans extrêmement travaillés et une lenteur parfois déconcertante, Roma suit le quotidien de Cléo, une jeune domestique mexicaine au service d’une famille bourgeoise en plein délitement. En construisant minutieusement les contrastes de lumière, les petits détails qui naissent subtilement à l’intérieur de l’image et les sons urbains de ce quartier de Mexico, Alfonso Cuarón crée de multiples tableaux à la beauté visuelle éblouissante et prouve esthétiquement que son oeuvre vaut bien mieux que la plupart des productions cinématographiques actuelles.

Malheureusement, cette esthétique millimétrée et maîtrisée à la perfection révèle rapidement toutes les vacuités du film. Enrobés d’une pure joliesse, sublimés par un noir et blanc immaculé, les personnages deviennent des figures de cire sans profondeur, auxquelles l’on aurait volé caractère, sentiments et histoire personnelle. Dans ses humbles habits de servante, taiseuse et effacée, Cléo traverse le film telle une silhouette sans intériorité, dont les sanglots, le laconisme et les regards fuyants ne révèlent que très peu des épreuves qu’elle traverse. La retenue vaut parfois mieux que l’effusion, mais ici, l’émotion et l’identification peinent à naître dans ces cadres à la photographie léchée, où la douleur, le deuil et l’abandon ne peuvent alors se vivre qu’en surface. À trop vouloir faire de ses personnages des symboles – Cléo représente la générosité absolue et la dévotion quasi-sainte d’une mère de substitution, tandis que les hommes sont les clichés même de la lâcheté -, Alfonso Cuarón oublie de les doter d’une âme.

Animé par l’envie de replonger dans ses souvenirs d’enfance, le cinéaste mexicain partait pourtant de bonnes intentions. À travers les destins liés de Cléo et de Sofia, son employeuse qui fait face à la lente agonie de son mariage, Cuarón entend en réalité peindre la condition des femmes dans les années 1970. Qu’elles soient issues de la classe ouvrière ou de la haute société, les femmes finissent toujours seules, livrées à elles-mêmes pour éduquer leurs enfants et tenter de survivre financièrement. Cependant, rien de véritablement tangible ne vient ancrer cette inexorable solitude dans son époque. Paré d’un contexte politique plutôt flou – on comprend mal ce qui anime Fermín et ses comparses manifestants dans ce qui serait la courte reconstitution du Massacre du Corpus Christi, une révolution étudiante qui a frappé Mexico en juin 1971 – et assez lisse dans son dessin de la servitude, le film entend peut-être affirmer son universalité mais ne parvient ni à restituer les troubles du passé qu’il dépeint, ni à s’adresser pleinement aux consciences contemporaines qui le contemplent.

Trop préoccupé par son dispositif et pas assez par les êtres humains qu’il met en scène, Alfonso Cuarón finit alors par se complaire dans une démonstration artistique un brin factice, où les corps se meuvent tels des pantins et où la vie, l’amour et la souffrance ne traversent jamais l’écran. Pire, ce sentiment de froideur se retrouve davantage dans les scènes supposées bouleversantes – l’accouchement de Cléo, la séparation des deux époux, le sauvetage en mer – tant le soin apporté aux images étouffe toute possibilité d’émotion. Entre formalisme et artifices, Roma pose alors une incontournable question : la révolution tant attendue du petit écran a-t-elle vraiment eu lieu ? Pour y répondre, il faut savoir quitter les icônes illusoires d’Alfonso Cuarón pour se tourner vers un film bien trop sous-estimé : Annihilation, avec ses préoccupations écologiques, ses têtes d’affiche principalement féminines et son esthétique expérimentale, avait déjà, dix mois avant Roma, fait basculer le cinéma d’aujourd’hui dans une autre dimension.

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6 réflexions sur « Roma ~ Alfonso Cuarón »

  1. Bonsoir Emilie ! Une très belle critique sur un film qui fait débat. Tes arguments s’entendent parfaitement et je dirais qu’il y a bien une certaine vacuité dans la façon de filmer de Alfonso Cuaron.. mais pour ma part, j’ai été profondément touché par ce dernier. Un film imparfait mais qui fait un bien fou à l’heure où les « Venom » et autres « Aquaman » inondent les salles de cinéma ;) Je te rejoins totalement pour le « Annihilation » qui est un très joli film avec un vrai message. Toujours un plaisir de te lire. Vive nos débats cinéphiliques et rendez vous en 2019 pour d’autres échanges passionnants :)

    Aimé par 2 personnes

  2. C’est envoyé. La critique est sévère et même, si je peine à me retrouver dans ses arguments, je l’entends.
    Je crois malheureusement qu’il y a un faux débat sur la légitimité cinématographique du film, de même que pour l’autre très beau film signé Garland. Ces deux films n’ont pas été financés par Netflix, mais faute de diffuseur, ils ont dû se tourner vers la plate-forme pour faire en sorte qu’ils soient vus. En ce qui concerne ces deux films, on regrettera effectivement qu’ils n’aient pu se déployer sur grand écran, d’autant qu’ils sont de toute évidence esthétiquement taillés pour ça.
    J’ai été profondément ému personnellement par ce personnage, et par al retenue dont elle fait montre. Tu oublies d’évoquer la dimension ethnique à mon avis fondamentale pour comprendre le personnage. Elle n’est pas juste bienveillante or nature, elle est issue d’un peuple soumis. Ce qui nous amène à la dimension éminemment politique qui parcourt le film, à ce ce point d’orgue que sont les émeutes de juin 71. J’ai parfaitement compris l’attitude de Fermin qui se sort de la delinquence des bidonvilles en suivant des gourous manipulés par le pouvoir et la CIA, créant l’illusion d’une reconnaissance sociale à travers la répression brutale. Là dessus, Cuaron à l’intelligence de ne jamais être démonstratif ou didactique. C’est bien là la grande force du film.
    Bien sûr la forme très esthétique peut jouer finalement contre lui (alors qu’elle semble être le seul atout que tu lui reconnaisses 😉), néanmoins ces choix de cadres peu découpés, qui donne cet aspect documentaire, tendant vers le néo-realisme, conviennent à merveille me semble-t-il au sujet. La souffrance et la fatalité y prennent une part toujours importante (approche doloriste très mexicaine que l’on retrouve chez Inarritu), et je conçois que celle-ci puisse toutefois en rebuter certains.
    Tu l’auras compris, nous ne sommes pas du même avis sur le film, et c’est tant mieux. Vive la critique et au plaisir de débattre à nouveau en cette nouvelle année.
    Meilleurs vœux ! 😀

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    1. Meilleurs vœux également ! :)
      La réponse à mon hermétisme se trouve sûrement là : cette « approche doloriste mexicaine » me laisse souvent froide, elle va même jusqu’à créer de l’agacement devant un film d’Inarritu. J’ai profondément détesté Birdman et The Revenant… Je n’irai pas jusque-là pour Roma, qui me plonge « juste » dans l’indifférence.
      Merci pour ton avis, c’est toujours enrichissant de se confronter aux avis des autres ! Comme tu le dis si bien, vive la critique et heureusement que tout les ressentis divergent, ce serait bien triste sinon !
      A très bientôt !

      Aimé par 1 personne

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