First Man ~ Damien Chazelle

The Dark Side of the Moon

Du Voyage dans la Lune à Gravity, en passant par La Guerre des étoiles, les films de l’espace ont traversé l’histoire du cinéma jusqu’à devenir un genre à part entière. Si certains cinéastes ont préféré miser sur le potentiel horrifique (Ridley Scott avec Alien), expérimental (Kubrick et son mythique 2001 : l’Odyssée de l’espace) ou encore super-héroïque (Les Gardiens de la galaxie) de ce genre décidément éclectique, d’autres se sont montrés davantage intimistes, prêts à explorer l’intériorité des astronautes partis en mission. Steven Soderbergh, Clint Eastwood et Christopher Nolan, en mettant en scène respectivement Solaris, Space Cowboys et Interstellar, ont su filmer à hauteur d’homme de grands exploits spatiaux, en y insufflant les préoccupations sentimentales, familiales ou bien existentielles de leurs protagonistes. Après les succès retentissants de Whiplash et La La Land, c’est au tour de Damien Chazelle de s’essayer tant bien que mal à cet exercice périlleux, en plongeant dans l’intimité méconnue de Neil Armstrong.

Reprenant à nouveau ses thèmes de prédilection – à savoir l’incompatibilité entre la romance et l’ambition professionnelle, le prix à payer pour réaliser ses rêves -, Damien Chazelle adopte ici un ton plus sombre que dans ses précédents films et nimbe son long-métrage d’un désespoir qui inonde désormais chaque plan, chaque regard, chaque mouvement. Tiraillé entre les obligations de sa carrière de pilote d’essai et la déliquescence de sa vie de famille en train de voler en éclats, Neil Armstrong apparaît comme un homme détruit après la perte de Karen, sa petite fille alors âgée de trois ans. Là où les protagonistes de Whiplash et La La Land privilégiaient leur devenir artistique à leurs histoires sentimentales, tout en restant marqués à vie par leurs choix, Armstrong s’abandonne tout entier, presque de façon suicidaire, à l’un des projets les plus fous que l’Amérique ait porté, pour mieux panser les plaies et pallier le vide que sa petite fille a laissé. Si le destin brisé de l’astronaute le plus connu au monde semble pouvoir se résoudre d’une façon poétique et détourner ainsi la figure du héros américain – Armstrong se moquant totalement de devenir célèbre ou d’être le premier homme à marcher sur la Lune -, il révèle rapidement toute sa morbidité.

Car First Man est en réalité un film hanté par la mort et par le deuil : la disparition de l’enfant d’Armstrong mais aussi les dizaines d’hommes qui ont sacrifié leur vie durant les essais à la NASA transforment le film en un grand ballet funeste et irréversible. Les ténèbres finissent également par enrober le protagoniste lui-même tant Armstrong, touché au plus profond de son âme, se montre dans sa dépression comme un être désincarné. Dans la peau de ce personnage insaisissable, presque froid, Ryan Gosling, taciturne et parfaitement monolithique, apparaît tel un grand bloc de silence et d’amertume qui peine à émouvoir. Dénuées de chaleur, ses scènes avec Claire Foy (pratiquement inexistante à l’écran) ne font que renforcer l’austérité et le stoïcisme du protagoniste, empêchant définitivement toute identification émotionnelle. Si First Man semble si terne et morose, c’est aussi car la musique de Justin Hurwitz, qui donnait littéralement vie à Whiplash et La La Land, manque ici à l’appel. Peu mémorables, parfois étouffées par les dialogues ou les bruits de ferraille, les mélodies se font plus discrètes qu’à l’accoutumée. Même le majestueux The Landing, dont les sublimes notes retentissent durant la scène d’alunissage, ne parvient à créer qu’un court réveil, qui interviendra malheureusement trop tard pour sortir le film de sa torpeur.

Si ce récit sombre et désabusé s’inscrit bel et bien dans la lignée de l’oeuvre de Damien Chazelle, il n’est en rien magnifié par sa réalisation sans éclat. La caméra à l’épaule, toujours au plus près des visages, passant d’un personnage à l’autre à la vitesse de l’éclair, le cinéaste entend immerger le spectateur au cœur de l’action, que ce soit à l’intérieur des navettes spatiales, dans les salles d’études de la NASA ou encore dans les scènes plus intimes du foyer des Armstrong. Le réalisme est peut-être de mise, le grain de la pellicule donnant un certain charme à cette reconstitution des années 1960, mais l’empathie ne prend pas, tant la caméra, tournoyant entre les êtres, ne parvient ni à lire les visages ni à sonder l’intériorité des personnages. Rarement secouée de sursauts grandioses, toujours cantonnée à suivre le parcours sinistre d’un Armstrong obstiné, la mise en scène de Chazelle déçoit surtout par son aspect programmatique : la résolution du film étant connue dès les premières minutes, à aucun moment l’émotion et la surprise ne peuvent surgir. Rien de bien étonnant lorsque l’on voit qui se trouve aux commandes de la production : Steven Spielberg et ses deux maisons, Amblin et Dreamworks, se sont emparés de First Man pour en faire un produit totalement lissé, laissant la créativité, la personnalité et le talent de Damien Chazelle s’éteindre à petit feu.

Après deux films animés par l’amour du jazz, la valse des corps et les rêves de gloire, Damien Chazelle révèle un côté obscur pour le moins déroutant. Là où La La Land adoptait un ton onirique teinté de réel sans laisser place à la désillusion, là où Whiplash se montrait d’une violence psychologique inouïe mais totalement habité par l’exigence et la persévérance de son protagoniste, First Man se laisse radicalement et profondément submerger par le désenchantement. Dans un voyage finalement bien plus funeste que mélancolique, le jeune cinéaste franco-américain se laisse peu à peu happer par les carcans d’un système hollywoodien qui ne lui ressemble pas et dans lequel il ne pourra nullement s’épanouir. Car force est de constater qu’au milieu de cette ascension un peu longuette vers l’astre sacré, il manque incontestablement à First Man une douceur, un souffle et une passion de Chazelle pour son sujet qui auraient pu en faire une épopée humaine bien plus étincelante. Devant cette Lune aux lueurs couleur chagrin, nous préférerons retourner admirer les étoiles de La La Land qui, deux ans après leur première apparition, n’ont rien perdu de leur éclat et brillent toujours autant dans le ciel inconstant de la postérité.

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5 réflexions sur « First Man ~ Damien Chazelle »

  1. Bonsoir Emilie ! Merci pour ce très bel article qui confirme ma méfiance quand à ce film qui sur le papier à tout pour plaire. Je me rappelle très bien de ton engouement pour son précèdent long métrage. J’attendrais la sortie blu ray pour voir celui-ci. Excellent weekend, @très vite :)

    Aimé par 1 personne

    1. J’en attendais peut-être trop après La La Land qui a été un véritable coup de cœur ! Ses précédents films étaient déjà emprunts de violence émotionnelle et de mélancolie, mais celui-ci est plutôt désincarné. C’est dommage car Chazelle a un talent incontestable. Espérons que son prochain film soit plus vivant.
      A bientôt Frédéric, passe une bonne semaine ! :)

      Aimé par 1 personne

    1. Un film de commande, c’est exactement ça malheureusement. Quand j’ai vu le nom de Spielberg au générique de fin, j’ai vite compris pourquoi je n’avais pas aimé… Espérons que Chazelle ne se perde pas dans cette veine commerciale et retrouve tout le dynamisme de Whiplash et La La Land !

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