L’île aux chiens ~ Wes Anderson

Apocalypse Now

Wes Anderson a toujours été un bricoleur extraordinaire. Du sous-marin de La Vie Aquatique à la miniature du Grand Budapest Hotel dans le film du même nom, le cinéaste américain manipule les maquettes comme personne et donne vie à des marionnettes qui nous ressemblent étrangement. Souvent critiqué pour la froideur de ses productions, le cinéaste fait pourtant jaillir les émotions de sa profusion visuelle : travellings et split-screen flirtent avec une parfaite symétrie des plans, tandis que les couleurs et les détails infinis n’en finissent pas de nous transporter dans un monde merveilleux, fait de fantaisie et de mélancolie. Cet amour de la confection manuelle, du perfectionnisme visuel et de la confusion des sentiments ne pouvait que merveilleusement servir l’art du cinéma d’animation, dans lequel Anderson s’est plongé avec Fantastic Mr Fox, un film d’une élégance et d’une inventivité folles, et auquel il revient aujourd’hui avec L’Île aux chiens, peut-être son film le plus politique, où il nous plonge dans un Japon futuriste engoncé dans les affres de la corruption et de la ségrégation.

Dans ce film animé en stop-motion, Wes Anderson clame haut et fort sa passion pour le cinéma en général et pour l’animation en particulier, ce qui se ressent dans chaque détail, du poil hirsute extrêmement réaliste de ses innombrables canidés aux maquettes en carton-pâte de la ville fictive de Megasaki. Ponctué d’apartés humoristiques, de séquences d’action aux effets spéciaux fabriqués manuellement (avec notamment cette idée brillante et rétro d’utiliser du coton pour figurer les nuages de poussière dans les scènes de bataille) et de dialogues en japonais volontairement non traduits, L’Île aux chiens installe une ambiance singulière et nous embarque dans un vaste chantier crasseux et post-apocalyptique. Sur une île jonchée de déchets et peuplée par des chiens forcés à l’exil, Anderson parvient pourtant à nous faire rêver par la beauté de ses images et par de courts instants d’émerveillement (en filmant un rassemblement canin en ombres chinoises à la lueur de bouteilles multicolores par exemple), tandis que ses petits personnages baignent dans la misère la plus totale.

Car L’Île aux chiens ne fait pas seulement preuve d’une maîtrise visuelle sans faille. Entre corruption des puissants de ce monde, maltraitance animale, pollution de notre environnement et déportation d’une population indésirable, le film s’engage sur un terrain politique tortueux, avec la volonté de nous tendre le miroir de notre société actuelle. Avec une ironie fantasque mais sans aucun cynisme, L’Île aux chiens dépeint parfaitement les problèmes contemporains de notre monde : dans un Japon surpeuplé, le maire Kobayashi commandite l’empoisonnement des chiens pour mieux les expulser du pays et rendre crédible leur « fièvre truffoïde » auprès du peuple ; Rex, King, Chief, Boss et Duke, les cinq chiens que nous suivons tout au long de cette aventure canine, sont alors amenés à vivre sur une terre délaissée, où l’eau est polluée de produits chimiques et où les sacs d’ordures constituent le mets principal ; un groupe d’étudiants dissidents et engagés se réunit pour dévoiler la théorie du complot, qui a causé assassinats crapuleux, mensonges éhontés et violences armées, tandis que les médias s’emparent de chaque sujet avec avidité.

Dans ce monde qui ne tourne plus rond, Anderson croit encore à une humanité en voie de disparition et à une innocence enfantine salvatrice. Avec tout son courage et sa bonté, le jeune Atari se rend sur l’île aux chiens pour récupérer Spots, son fidèle compagnon et garde du corps, premier chien à avoir été déporté. Grâce à ce petit garçon au teint de cire, un personnage particulièrement attachant et volontaire, le cinéaste nous montre que l’amitié entre l’homme et l’animal surpasse toutes les décisions politiques venimeuses et qu’il est encore possible de se soulever contre un système inhumain et oppressant. En caricaturant nos dirigeants actuels à travers la figure de Kobayashi, dont la mine continuellement renfrognée et les borborygmes suscitent l’antipathie mais aussi la moquerie, Wes Anderson pose un regard lucide sur la dictature que sont devenues certaines de nos nations et nous dit surtout que pour changer le monde en profondeur, rien ne vaut la bienveillance, l’amour de son prochain et la conviction que chaque être vivant sur Terre doit être chéri et respecté.

Mu par une incroyable sincérité et un talent qui se confirme de film en film, Wes Anderson se jette à corps perdu dans cette création minutieuse, où chaque poupée de poils ou de chair parvient à exister et à nous émouvoir. À coups de gags burlesques, de dialogues raffinés et de moments d’émotion dévastateurs, L’Île aux chiens dévoile petit à petit son travail d’orfèvre, en plus de devenir une oeuvre criante de contemporanéité. En nous plongeant dans les pupilles attendrissantes de ses fidèles quadrupèdes et dans le cœur vaillant de ses petits humains bien décidés à renverser l’ordre établi, le film fait preuve d’une audace folle, aussi bien dans sa construction progressive de l’émotion que dans son propos politique apte à éveiller les consciences. Avec ce film où règnent la bassesse humaine et la tristesse animale, Wes Anderson prouve une nouvelle fois que l’animation n’est pas qu’une affaire enfantine, et que les possibilités qu’elle offre, infinies, sont encore loin d’avoir toutes été explorées.

2 réflexions sur « L’île aux chiens ~ Wes Anderson »

  1. Coucou ! Tu en parles très bien de ce film intriguant et sans aucun doute magique comme tous les films ou presque de ce grand monsieur du cinéma. J’ai une petite chienne qui s’appelle Malzenn, qui a 8 ans et c’est un bonheur car ils sont d’un amour et d’une fidélité rare. Merci pour ce beau partage Emilie. Passe un excellent weekend, @très vite 🙂

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  2. Un film éminemment politique en effet, comme tu le rappelles très justement. Comme on le sentait poindre déjà dans le « Grand Budapest Hotel » et son atmosphère de fin d’époque, à la Stefan Zweig, Anderson s’inquiète de cette montée des populisme, de cet obscurantisme insidieux. Ce Japon de fiction, tout high tech soit-il, rappelle à bien des endroits celui de Hirohito. S’ajoute le discours écologique magnifiquement rendu à travers les paysages de l’île.
    Une petite merveille dont tu as parfaitement su vendre les attraits. 🙂

    Aimé par 1 personne

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