The Crown (saison 2) ~ Peter Morgan

Les temps modernes

Depuis la diffusion de sa première saison, The Crown a pris une ampleur insoupçonnée. Par la qualité de son esthétique visuelle et de sa reconstitution, son casting britannique parfait et sa capacité à dramatiser des faits puisés dans la réalité, la série s’est hissée au rang des plus beaux programmes télévisés jamais produits. Pour sa deuxième saison, The Crown poursuit sa fresque historique, en nous plongeant une nouvelle fois dans les tribulations de la royauté britannique, cette fois-ci de 1957 au milieu des années 1960. Là où le premier volet s’intéressait surtout à l’accession au trône par Elisabeth II, en montrant son devoir de préserver les traditions instaurées par ses ancêtres et ses sacrifices personnels pour défendre son rôle de souveraine, cette nouvelle saison s’attarde davantage sur les modifications, en apparence légères mais plus primordiales qu’elles n’y paraissent, qu’a effectué la reine d’Angleterre durant son règne. Entre éparpillement du Commonwealth, crise conjugale et délitement du gouvernement, la famille royale évolue au fil d’une époque moderne qui la confronte alors à ses propres limites.

Dès le premier épisode, qui relance en quelques secondes seulement toute la dramaturgie de la série, le ton est donné : le prince Philip est soupçonné d’adultère, mais pour la famille royale, qui se doit de donner l’exemple, le divorce n’est pas une option envisageable. Dans cette entrée en matière sans concession, toute la complexité de cette deuxième saison s’exprime déjà. Pour le commun des mortels, le mariage n’est plus une institution inviolable et le divorce se fait de plus en plus courant. Cependant, la reine, censée véhiculer des valeurs conservatrices, doit perpétuer une image empreinte de perfection et ne peut s’adonner à un acte si profane. Déjà, l’écart se creuse entre une monarchie enfermée dans son classicisme et un peuple qui tombe petit à petit dans la « pourriture morale ». Dans ce nouveau monde fait de débauche et de perversion, l’évolution des mœurs implique une disparition du respect dû à la souveraine et au gouvernement : le Premier ministre de l’époque, Harold McMillan, découvre une pièce de théâtre comique extrêmement populaire, durant laquelle son amour propre en prend pour son grade ; quant à la reine, son allure guindée et ses manières précieuses sont de plus en plus moquées dans les journaux nationaux.

Cette nouvelle ère est pourtant marquée par l’échec de la famille royale à sauvegarder ses traditions. Dans l’épisode 9, la scolarisation du prince Charles, qui est présenté comme un enfant trop sensible pour son âge, peu enclin à supporter une éducation « à la dure » et à effectuer des tâches sportives et manuelles, est un véritable enfer pour le garçon. Poussé par son père à entrer dans la même école écossaise que lui, Charles ne s’épanouira nullement dans cet héritage trop lourd à porter. Cet épisode s’avère d’ailleurs le plus médiocre de la série entière, puisqu’il ne s’intéresse finalement que très peu au prince Charles, qui brillait jusqu’à maintenant par son absence, pour mieux mettre en lumière l’enfance peu passionnante du prince Philip, entre drames familiaux et humiliations permanentes. Quant à la reine, son manque de naturel lors de ses discours publics lui vaut une parfaite indifférence de la part de son auditoire : un détail que s’empresse de relever un journaliste en manque de scandales, qui l’invective pour son image plus divine qu’humaine. Au bal des débutantes qui s’en suit, Elisabeth II prend alors pleinement conscience, grâce aux paroles remplies de sagesse de sa mère, que leur autorité, leur absolutisme et leurs droits divins en tant que souverains suprêmes, sont en train de se dégrader progressivement pour ne laisser la place qu’à une image de façade, à un vulgaire costume de marionnettes.

Pour modifier cette image qui lui colle à la peau, Elisabeth II se voit dans l’obligation d’effectuer de nouveaux sacrifices, non plus pour préserver les traditions, mais bel et bien pour les trahir. D’un simple discours de Noël diffusé à la télévision à un fox-trot avec le président ghanéen Kwame Nkrumah, la reine se montre plus proche de son peuple et de ses colonies, après avoir essuyé des critiques de snobisme à cet égard. Surtout, c’est envers l’Église que la monarque prend ici le plus de libertés. La princesse Margaret voit ses rêves de mariage concrétisés mais d’une manière bien paradoxale. Son prétendant précédent, Peter Townsend, un homme bien sous tous rapports ayant servi la famille royale durant plusieurs années, s’était vu refuser la main de la princesse car son divorce était condamné par le catholicisme. Margaret ne se confronte plus à aucun mur lorsqu’il s’agit pour elle d’épouser Antony Armstrong-Jones, un photographe dont la réputation n’a été ternie par aucun divorce, mais dont la petite vertu et le mode de vie libertin sont loin d’en faire un homme respectable. Dans un épisode 6 d’une très grande force dramatique, Elisabeth II renonce également aux principes de sa propre chrétienté, en refusant le pardon suprême à son oncle et ancien roi Edward VIII, lorsqu’elle découvre sa collaboration avec l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale – un fait prouvé par des images d’archives en fin d’épisode, que la série convoque pour la toute première fois – et décide de la rendre publique.

Les plus beaux épisodes de cette saison, « Beryl » et « Dear Mrs Kennedy », montrent à quel point la disparition progressive des conventions joue un rôle primordial dans la vie personnelle des femmes de la famille royale. Elisabeth et Margaret sont confrontées au classicisme protocolaire qu’on leur impose et se révèlent en quête de modernité, chacune à leur façon. Avant de rencontrer Armstrong-Jones, Margaret compte bien se désolidariser de son image de princesse de conte de fée, pour pouvoir trouver un époux qui l’acceptera non pas pour ses titres et sa célébrité, mais pour ce qu’elle est réellement. Alors que la quarantaine approche à grands pas et que ses soucis de jeune fille paraissent déjà loin, Elisabeth II, de son côté, connait une seconde jeunesse au contact de Jackie Kennedy, autre femme d’exception qui l’encourage bien malgré elle à repousser ses limites. Jeune, belle et cultivée, l’épouse du fameux John Fitzgerald cache elle aussi une fragilité qui éclate ici au grand jour : plutôt que de s’infliger une vie compliquée, entre les infidélités de son mari, les violences conjugales et les drogues pour supporter la pression médiatique, la jeune Américaine aurait de loin préféré vivre une existence paisible à la campagne, loin du feu des projecteurs. Ces trois femmes, écrasées par le poids d’une exposition publique trop importante, sont définitivement les véritables héroïnes de cette deuxième saison riche en émotions.

Toujours avec beaucoup d’élégance, la série se penche sur le destin complexe de ces êtres privilégiés, en exposant leurs failles et leur banale humanité. En instillant une ironie nouvelle dans cette deuxième saison, The Crown regarde ses protagonistes avec compassion, pour créer l’identification et le drame, mais aussi avec une certaine distance, pour mieux révéler les paradoxes de cette famille, dernière représentante de la bien-pensance dans un monde en pleine mutation. Dans la dernière scène de la saison, toute la royauté pose pour une photo de famille : tout en faisant écho à la fin de la première saison, cette scène n’en agrandit que davantage le contraste. La reine n’est plus photographiée seule, dans son grand habit de souveraine, mais entourée de ses proches, qui représentent à eux seuls – notamment Philip pour son indépendance et Antony pour sa vie de débauche – l’Angleterre de l’époque, un pays aux conventions changeantes et aux mœurs plus libres. La troisième saison, qui devrait être diffusée sur Netflix d’ici 2019, explorera sans doute plus que jamais cet accès à la modernité, à travers les figures controversées de la princesse Diana et de Camilla Parker-Bowles. Malgré un chamboulement profond avec un renouvellement complet des acteurs – pour coller davantage à l’âge des protagonistes, Olivia Colman et Helena Bonham Carter sont déjà annoncées pour interpréter les deux sœurs Windsor –, espérons que la série ne perdra pas de sa qualité et qu’elle continuera de nous dresser avec passion et audace le tableau de toutes les contradictions qui se sont installées dans un Buckingham Palace de moins en moins flamboyant.

Une réflexion sur « The Crown (saison 2) ~ Peter Morgan »

  1. Bonsoir Emilie ! Je suis heureux de lire ta critique sur une série que tu adores et que j’ai très envie de découvrir. L’année 2019 pour la saison 3, d’ici là je serais devenu sans doute un inconditionnel de « The Crown » 😉 J’apprécie toujours autant de te lire et d’échanger avec toi. Je note donc « The Crown », nul doute qu’on en reparlera ensemble. Passe une excellente soirée et merci pour cette très belle critique 🙂

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