The Crown (saison 1) ~ Peter Morgan

Le poids du pouvoir

Les Britanniques ont toujours eu une passion non dissimulée pour l’Histoire de leur pays et de leur royauté, et ils n’ont pas manqué de le clamer sur grand et petit écrans. Récemment, Stephen Frears et Joe Wright nous l’ont respectivement prouvé avec Confident Royal, un film non dénué d’humour mais finalement anecdotique sur la romance platonique entre la reine Victoria et son serviteur Abdul Karim, et Les Heures sombres, dépeignant l’opération Dynamo dirigée par Winston Churchill depuis son poste de Premier ministre. Après les très adolescentes The White Queen et Victoria, la télévision s’impose enfin comme maîtresse dans l’art de nous conter des histoires royales avec The Crown, déjà connue et reconnue comme étant l’une des séries les plus chères jamais produites. En revenant sur les débuts du règne de l’actuelle reine d’Angleterre, marqués par la disparition brutale de son père George VI – le fameux roi bègue qui a dû déclarer la guerre à Hitler durant la Seconde Guerre mondiale – et par l’avènement d’une modernité controversée, The Crown relève un défi osé :  devenir une immense et superbe fresque sur la royauté britannique, de 1947 à nos jours.

Pour ce faire, la série déploie en premier lieu ses arguments visuels, grâce à une esthétique majestueuse qui participe grandement à son ambiance « à l’anglaise » et à l’aura de ses personnages royaux. Avec un budget qui s’élève à pas moins de 100 millions de livres pour la première saison, The Crown soigne particulièrement ses costumes, ses décors et ses divers objets d’époque pour nous plonger avec beaucoup de réalisme dans la période de l’après-guerre. Nous voyons alors défiler les voitures anciennes, entendons grésiller les vieux micros, admirons les mille et une robes d’Elisabeth II et visitons les pièces grandioses d’un Buckingham Palace reconstitué, tout en assistant à la démocratisation de ce curieux gadget qu’est le poste de télévision. Une fameuse séquence du sixième épisode illustre parfaitement cette exploration d’un temps révolu, en décortiquant un processus désuet, mais extraordinaire, pour nos esprits connectés du XXIe siècle : alors que la princesse Margaret cherche à joindre sa sœur par téléphone, nous suivons le cheminement de son appel, d’un opérateur à un autre, tous chargés de brancher et de débrancher des dizaines de fils pour pouvoir établir la communication.

Derrière cette attention accordée à ses apparats, The Crown fait également preuve d’une inventivité remarquable dans son écriture. De la mort de George VI à la relation amoureuse qui a lié Margaret à Peter Townsend, un commandant d’aviation divorcé, en passant par ce grand brouillard qui s’est abattu sur Londres en 1952, The Crown explore l’Histoire britannique avec passion et se montre extrêmement documentée, non seulement sur les événements qui ont fait trembler le palais royal, mais également sur les protocoles, les traditions et les obligations des membres de la famille Windsor. Avec un humour assez pince-sans-rire, la série s’autorise même quelques plaisanteries bien senties sur la complexité de cette lignée, qui cumule mariages, successions et titres divers au risque de perdre les non-initiés. À partir de ces faits historiques et autres anecdotes sur la vie de la famille royale, la série, avec un savoir-faire étonnant, parvient à dramatiser son intrigue pour mieux lui donner un aspect romanesque et transformer ses protagonistes, tous inspirés de personnes réelles, en véritables personnages de fiction.

Là où la série prend une ampleur insoupçonnée, c’est dans sa volonté d’humaniser ces figures symboliques et de dévoiler les failles qui se cachent derrière le mythe. Admirée de façon inconditionnelle par son peuple, toujours parée pour faire bonne figure devant le commun des mortels à coups de sourires forcés et de discours solennels, la royauté dissimule en réalité des tourmentes bien plus ordinaires qu’elles n’y paraissent : Elisabeth se confronte à la fierté masculine de son mari Philip Mountbatten et à ses revendications anti-traditionalistes ; Margaret jalouse la position de sa sœur, son pouvoir de décision et son exposition médiatique ; la reine mère s’exile en Écosse après avoir perdu son mari, ses fonctions, son foyer et ses deux filles, désormais devenues adultes. Quant à Winston Churchill, chef du gouvernement réputé pour son arrogance, son inflexibilité et sa férocité, il révèle ici un cœur tendre, dans une relation professionnelle avec sa jeune secrétaire (totalement inventée par les créateurs de la série) et son angoisse tenace face à son âge avancé, synonyme de retraite imminente.

Au cœur de cette famille écrasée par le poids d’une couronne trop lourde à porter, Elisabeth II, précipitée sur le trône après l’abdication inattendue de son oncle Edward VIII et le décès de son père, cristallise tous les dilemmes. Tiraillée entre son statut de reine, ses obligations envers l’Église, son image publique, son affection pour son mari et sa loyauté envers sa famille, celle-ci peine à concilier son rang de monarque et sa vie de femme. Manquant d’éducation,  souhaitant vivre comme elle l’entend au mépris des coutumes, Elisabeth II, alors que les mœurs évoluent, se doit de lutter pour conserver l’héritage de ses ancêtres, au déplaisir de son entourage et parfois contre sa propre volonté. Âgée de 27 ans lors de son couronnement, la nouvelle souveraine apprend surtout à ses dépens qu’elle n’est qu’une image de façade : très peu sollicitée dans les décisions politiques importantes, elle ne se déplace que pour redorer le blason de son pays et sauver les apparences, tandis que sa vie privée est jetée en pâture aux médias et aux membres du gouvernement. Après avoir traversé les épreuves et cédé aux sacrifices, Elisabeth II, d’abord novice – elle est surnommée Shirley Temple par son oncle -, se montre en fin de saison telle une déesse immuable, véritable statue de cire entourée par la solitude mais fin prête à endosser pleinement ses fonctions.

Sous ses habits corsetés, son vernis doré et sa couronne étincelante, The Crown devient un tableau d’une noirceur éblouissante, dans lequel l’individualité et les sentiments se voient emprisonnés par des conventions venues d’un autre temps. Avec ses moyens colossaux, son récit passionnant et ses acteurs tous formidables (Claire Foy en jeune reine prématurée, Matt Smith divinement insupportable en tant qu’époux frustré et surtout John Lithgow, à la fois terrifiant et fragile dans la peau de Churchill), la série rappelle sans difficulté Downton Abbey, l’une des plus belles œuvres de la télévision britannique, avec qui elle partage une atmosphère empreinte de majesté, un intérêt contagieux pour la royauté et une réflexion sur l’éternel conflit entre la préservation du passé et l’appel de la modernité. Plus vivante que tous les livres d’Histoire sur le sujet et remplie d’audace, The Crown lassera certainement de nombreux réticents ensommeillés par tant de préciosité, mais elle ne manquera pas de combler les spectateurs désireux de franchir les portes de Buckingham Palace, pour s’abreuver de la magnificence de la monarchie et de ses sombres secrets.

5 réflexions sur « The Crown (saison 1) ~ Peter Morgan »

  1. Coucou Emilie ! très chouette cette critique qui me donne encore plus envie de m’y plonger. Netflix propose un panel de séries de qualité assez étourdissant. Celle-ci fait partie de mes priorités dans les séries à voir. J’adore l’histoire et les récits de vie de rois, reines. On en reparlera quand je l’aurais vu j’en suis sûr. Merci pour le partage, excellent weekend à toi Emilie 🙂

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