A Ghost Story ~ David Lowery

Voyage of Time

À l’approche des fêtes de fin d’année, de nombreux films familiaux, comme Santa et cie, Paddington 2, Coco et Star Wars VIII, envahissent allègrement nos salles obscures pour répandre la magie de Noël dans les yeux des petits et le bonheur de retrouver son âme d’enfant dans le cœur des adultes. D’autres longs-métrages, à l’instar de Personal Shopper l’an passé ou du récent Thelma, prennent totalement le contre-pied de l’ambiance féerique qui s’est emparée des spectateurs et se montrent moins enclins à festoyer en compagnie de leurs camarades à l’esprit bon enfant. Dans cette seconde catégorie, on retrouve le mystérieux A Ghost Story, qui signe le retour de David Lowery au cinéma d’auteur, après son passage peu concluant par le blockbuster avec Peter et Elliott le dragon. Avec son esthétique minimaliste et sa portée métaphysique, A Ghost Story est exactement le film qu’il nous fallait pour éviter l’indigestion et l’overdose de sucreries en cette période de l’Avent.

Dans un paysage cinématographique où les histoires de fantômes sont monnaie courante et où des films tels que Ghostbusters, Casper, Ghost ou encore Paranormal Activity ont imposé leurs visions humoristiques, enfantines, romantiques et horrifiques de la vie après la mort, A Ghost Story réinvente de manière tout à fait radicale et personnelle ce genre a priori destiné au divertissement. Avec très peu de moyens et une utilisation extrêmement modérée des effets spéciaux, David Lowery confère à son film une aura singulière. En mettant en scène, sans surenchère dramatique ni impudeur, la mort d’un homme sans nom qui revient hanter désespérément la maison rurale où sa compagne et lui avaient élu domicile, le cinéaste nous offre des plans d’une beauté sacrée et d’une longueur palpable – la scène dans laquelle Rooney Mara mange une tarte durant quatre minutes a déjà autant d’admirateurs que de détracteurs -, d’où jaillissent une mélancolie et une poésie dont la simplicité nous terrasse.

Cette sobriété, bien plus captivante qu’austère, s’exprime également par l’absence presque totale de dialogues. Tel un film muet, A Ghost Story multiplie les silences pour mieux nous dire l’incommunicabilité qui s’est installée entre les êtres, et la solitude impénétrable dans laquelle errent ceux qui nous ont quittés. Qu’il soit vivant ou spectre, le protagoniste masculin ne parvient jamais à échanger avec son épouse, pour éclaircir leurs problèmes de couple ou pour manifester sa présence dans la maisonnée. Recouvert d’un simple drap, le visage dissimulé pendant la majeure partie du film, ses yeux vides inspirant une tristesse infinie, Casey Affleck incarne à merveille ce personnage fantomatique, condamné à n’être plus que le spectateur de son ancienne vie et vagabondant dans les limbes de l’oubli à la recherche d’un souvenir qui lui permettra d’accéder à l’au-delà. Uniquement par les mouvements de son corps sous le linge blanc et par ses déplacements d’une légèreté gracieuse, l’acteur parvient à traduire toute une palette de sentiments, comme l’abandon, la colère et l’angoisse existentielle.

Au cœur même de sa lenteur et de son mutisme, le film explore en profondeur ce qui fait l’humain dans toute sa complexité. Comment se reconstruire après un deuil ? Quelle trace laisserons-nous après notre disparition ? Quel pouvoir avons-nous face à l’inéluctable ? Dans une ambiance à la fois douce et terrifiante, le film dessine toutes les facettes de ces questions éminemment universelles, sans pour autant y apporter de réponses. S’entremêlent alors les paroles nihilistes d’un personnage secondaire, lancé dans un discours lucide sur la fin de notre espèce, et les lueurs d’espoir d’un final irrésolu mais absolument lumineux, où brillent la puissance du pardon et de la réminiscence. Dans cette quête philosophique où le grotesque n’a jamais droit de cité, Lowery va jusqu’au bout de ses intentions expérimentales et nous entraîne dans un voyage à travers les âges, du mode de vie rudimentaire des pionniers américains aux grandes succursales contemporaines sans âme, pour mieux nous faire ressentir de façon sensible le passage du temps, tantôt interminable, tantôt éphémère.

Par son extrême épure et la radicalité de sa proposition, A Ghost Story met évidemment la patience du spectateur à rude épreuve. Nombreuses seront les personnes à quitter leur petit fauteuil rouge, ennuyées par une intrigue dénuée d’action. Chanceux seront ceux qui auront su apprécier cette incursion méditative au pays des esprits, en se laissant imprégner par sa photographie envoûtante et ses émotions authentiques. Grâce à son exigence esthétique, à ses idées novatrices et à la force de son sujet, David Lowery nous livre une expérience sensorielle unique, oscillant entre l’effrayant et le réconfortant, l’inconnu et le familier, le néant de l’univers et la beauté du temps présent. Porté par sa vision mélancolique de l’instabilité constante de notre monde et par les notes sublimes de I Get Overwhelmed, chanson vibrante et céleste du groupe Dark Rooms, A Ghost Story détonne par sa célébration, dans le même mouvement, du non-événement qu’est l’existence et de la nécessité, douloureuse et magnifique, de la rémanence.

3 réflexions sur « A Ghost Story ~ David Lowery »

  1. Merci pour ce très beau choix de film Emilie. J’ai entendu parler de ce « Ghost Story ». Les films qui prennent leur temps, qui ont une belle photographie, une histoire.. que demander de plus. A découvrir pour ma part. Excellente soirée à toi Emilie et encore bravo pour la qualité de tes écrits. Un plaisir 🙂

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