You Were Never Really Here ~ Lynne Ramsay

A Ghost Story

Les journalistes et autres critiques font souvent la part belle à des films qui ne trouvent pas leur place dans le cœur des spectateurs, qu’ils soient friands de grosses productions hollywoodiennes ou  de cinéma d’art et d’essai. Le Festival de Cannes est une très bonne représentation de ce phénomène : si The Square a plutôt fait l’unanimité auprès du public après avoir été lynché par les défenseurs de l’art contemporain, des films tels que Tree of Life, Toni Erdmann ou encore Oncle Boonmee se sont vus encensés par la critique mais ont plutôt suscité l’incompréhension, voire l’indifférence, chez le petit spectateur lambda. Cette année, c’est au tour de You Were Never Really Here (« traduit » de façon épouvantable par A Beautiful Day), réalisé par l’écossaise Lynne Ramsay, de créer un écart entre la pensée divine de l’intelligentsia et le ressenti peu enthousiaste partagé par le commun des mortels.

Vendu par une publicité mensongère, qui le proclame comme le Taxi Driver du XXIe siècle, You Were Never Really Here part déjà sur de mauvaises bases. Si l’histoire se compare aisément au scénario du film de Scorsese – puisque Ramsay nous présente un vétéran, un peu dérangé psychologiquement, qui aura pour mission de libérer une jeune adolescente d’un réseau de prostitution -, l’ambiance est foncièrement différente. Marteau à la main, une étincelle meurtrière dans le regard et sa confiance en bandoulière, Joe s’en va chasser du pédophile, tel un fantôme, sans laisser aucune trace de ses actions sur les lieux du crime. Le film reprend même cette structure spectrale, à coups de séquences furtives et de flash-back vaporeux, pour bien souligner que si le personnage principal, taciturne, belliqueux par nature et un brin suicidaire, est bel et bien présent physiquement, son esprit rôde ailleurs, dans les tréfonds d’un passé tourmenté et d’un présent corrompu.

Cet art de la fugacité aurait pu s’avérer passionnant si le scénario, qui a étonnamment reçu un prix cannois, n’était pas si futile. Au fil des scènes, les meurtres se succèdent, les actes de vengeance se cristallisent, la violence éclate hors-champ, tandis que la puissance dramatique se délite progressivement, jusqu’à la dernière scène, complètement ahurissante et absurde, qui finit d’enterrer nos espoirs de grandeur et d’émotion. Enrobé d’une musique magnétique parfois envahissante, Joaquin Phoenix, encore et toujours impressionnant, ne fait qu’entériner le manque de prestance du film. Traînant sa masse de muscles comme un fardeau et noyant son mutisme dans une barbe hirsute, l’acteur impose sa carrure dans tous les plans pour mieux combler le néant. You Were Never Really Here, qui semble finalement n’être qu’un prétexte pour filmer le corps colossal et balafré de Phoenix, finit par abandonner toute consistance dans cette vénération aveugle et stérile de son comédien.

La mise en scène, pourtant maîtrisée de bout en bout, ne parvient pas non plus à réveiller tout le potentiel angoissant et terrible du long-métrage. Dans sa volonté de magnifier la violence (un acte pour le moins désuet quand on passe après Nicolas Winding Refn ou Quentin Tarantino), Lynne Ramsay, à trop soigner l’esthétique de chacun de ses plans, en oublie de s’interroger sur les actes répréhensibles de son protagoniste, laissant planer une sorte de complaisance problématique au sein de ce film d’atmosphère finalement éreintant et interminable. Les quelques belles scènes, notamment l’intrusion orchestrée dans l’immeuble, que l’on découvre par les images d’une caméra de surveillance, et le passage mystique dans le lac, submergées par un ensemble qui pèche par un trop-plein d’élégance et une absence inouïe de signification, ne font jamais remonter à la surface ne serait-ce qu’une once de sensation ou de frisson.

Si You Were Never Really Here avait tenu les promesses annoncées par sa promotion, il aurait pu être beaucoup de choses : un regard éclairé d’une réalisatrice étrangère sur un cinéma américain empli de violence et d’immoralité ; un espace aérien pour Joaquin Phoenix dans lequel il aurait pu montrer l’étendue de son jeu d’acteur sans oppression ni omniprésence ; une vision désenchantée de notre société contemporaine, où règnent la perversion des hommes de pouvoir et le malaise existentiel de l’être humain. En confondant sophistication et vacuité, en refusant de nous donner les clés pour pénétrer dans l’intériorité torturée de son personnage et en livrant un film bien en-dessous du dérangeant We Need to Talk about Kevin, Lynne Ramsay n’emprunte malheureusement aucun de ces trois chemins. À force d’épure et d’opacité, le film, au lieu de hanter durablement son spectateur, se révèle tout aussi évanescent et fugitif que son scénario.

5 réflexions sur « You Were Never Really Here ~ Lynne Ramsay »

  1. Belle critique Emilie ! Tu as été déçu par ce film. Je n’ai malheureusement pas pu encore le voir. J’ai beaucoup aimé son précédent film. Celui-ci a un atout : Joaquin Phoenix que j’admire en tant qu’acteur. Maintenant, je crains aussi ce que tu exprimes très bien, que le scénario ne soit que poudre d’illusion devant les yeux du spectateur. On en reparlera. Passe un excellent weekend Emilie ! @très bientôt 🙂

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  2. Je crois que nous sommes arrivés aux mêmes conclusion. Musique magnétique en effet, une certaine audace de mise en scène, un Phoenix impressionnant derrière sa barbe d’ogre, pour un film au scénario en roue libre, sans affect, sans profondeur.

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  3. Après le calamiteux « Jalouse », on revient -du moins l’espère-t-on!- au grand, au très grand cinéma, avec « A Beautiful Day », le film de la cinéaste Lynne Ramsay, réalisatrice -allez, n’ayons pas peur des mots!- du chef-d’œuvre « We Need to Talk about Kevin », avec un acteur hors-norme, Joaquin Phoenix.
    Cette fois encore, il s’agit d’une déclinaison sur la violence, et même l’ultra-violence. Alors, bien sûr, elle est cachée au niveau des actes, pas des résultats. Bien sûr, cette ultra-violence est très stylisée, faute de quoi elle serait insupportable. Sans vouloir déflorer le sujet, le film est porté par Joaquin Phoenix, qui est de tous les plans, filmé sous toutes les coutures, à moitié nu, à moitié habillé, et sous tous les plans, espèce de bête du Gévaudan, gros, gras, épais, une espèce de Depardieu dans « Mammuth ». En fait le film, c’est le personnage incarné par l’acteur, un tueur froid, obsédé, traumatisé par une enfance, qui lui revient en permanence à l’esprit, traumatisé par la guerre qui a fait de lui un monstre, dressé pour tuer, et qui ne sait plus faire autre chose. On pense parfois au personnage incarné par Alain Delon dans « Le Samouraï »-mais l’optique est très différente!- ou plutôt à Mouloudji, dans « Nous sommes tous des assassins » d’André Cayatte.
    Dès le début du film, nous sommes embarqués par l’histoire et surtout par le personnage, par un montage millimétré, au cordeau, par une musique tonitruante pleinement assumée. Vraiment on est dans le thriller gore et on va voir ce qu’on va voir!
    Problème, on a du mal avec l’histoire, essayant en permanence de comprendre où on est, ce qui se passe, les motivations du, ou des personnages. Mais, bon, c’est haletant, ce personnage hallucinant autant qu’halluciné; alors, on se réjouit déjà de voir progressivement les pièces du puzzle s’emboîter les unes dans les autres. Mais hélas, circulez, y a rien à voir, la lumière se rallume et on n’a toujours pas compris la trame! Bien sûr, c’est très glauque, le monde de la politique, de la corruption, des strauss-khaneries inhérentes à ce genre d’histoires (Ici, de toutes jeunes filles), tout ça, on a à peu près compris, mais on ne possède pas le mode d’emploi, et ce qui aurait pu être un très grand film reste une œuvre peu convaincante, dont on n’a pas les clés et c’est bien dommage! On est très loin de « We Need to Talk about Kevin », dont nous avions tous les tenants et les aboutissants.

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