Beautiful Trauma ~ Pink

Madeleine de Proust

Il suffit parfois d’une note, d’un son, d’un mot pour reconnaître un chanteur entre mille. C’est le cas avec Pink, artiste entière dont la voix unique et l’univers si riche brillent derrière chaque mélodie. Cinq ans après The Truth About Love, dont les tubes Try et Just Give Me a Reason se chantonnent encore aujourd’hui, la chanteuse américaine revient sur le devant de la scène avec son nouvel album, baptisé d’un titre douloureusement délicieux, Beautiful Trauma. Éternel électron libre, Pink reste fidèle à elle-même tout en nous confiant ses évolutions intérieures, tantôt dans des titres électrisants, tantôt dans des ballades envoûtantes, et surtout à travers des textes interrogeant les aléas de sa vie de femme et les complexités du monde.

Devenue mère de famille accomplie, Pink n’est plus l’écorchée vive d’antan ni la révoltée punk-rock qui faisait tant l’admiration des adolescents. La chanteuse semble avoir effectivement accepté ses démons et s’être affranchie de la noirceur et de la fantaisie que l’on pouvait croiser dans ses albums I’m Not Dead ou Funhouse. « I’m still the girl that you chased all around the world, I haven’t changed, I’ve just replaced all the chains with pearls », chante-t-elle d’ailleurs dans But We Lost It. Considérablement adoucie, plus adulte, Pink n’en a pas pour autant perdu son identité artistique et sait se tenir éloignée des tentations commerciales, où d’autres chanteurs de la même génération ont déjà plongé sans scrupule (Maroon 5, Coldplay et bien d’autres). Si quelques titres de Beautiful Trauma se révèlent trop mécaniques pour réellement convaincre (Secrets, son duo avec Eminem Revenge), l’album entier dévoile un épanouissement nouveau chez la chanteuse, qui s’exprime à travers une ribambelle de chansons sublimes, à la fois douces et puissantes.

Beautiful Trauma et Whatever You Want, par leur rythme entêtant et leur dynamisme, s’affichent déjà comme deux futurs tubes, qui ne tarderont pas à envahir nos ondes de radio hexagonales. I am Here, véritable hymne à la vie aux accents gospel, ne manque pas de faire naître le frisson, tandis que But We Lost It et You Get My Love, dont les paroles questionnent l’amour dans son essence, révèlent une rare pureté dans leurs notes de piano et dans leur façon de nous livrer, à l’état brut, le timbre éraillé de la chanteuse. Avec Barbies, titre hanté par le temps qui passe, Pink nous conte ses souvenirs d’enfance et nous ramène ainsi à la mélancolie qui lui est propre (on tremble encore en se remémorant les paroles déchirantes et les sonorités vibrantes de Conversations with my 13 year old self). Enfin, le plus beau titre de l’album, Wild hearts can’t be broken, se pose en ode grandiose à la liberté, où le propos combatif se voit alimenté par une puissance émotionnelle et vocale sans égale.

Car dans cet album éminemment personnel, Pink se montre une nouvelle fois engagée. Ambassadrice de l’UNICEF, symbole de tolérance et ange gardien des laissés-pour-compte, Pink s’est longtemps servie de la musique pour porter un regard lucide sur le monde contemporain. Il y a onze ans, dans son album I’m Not Dead, la chanteuse adressait au président Bush un réquisitoire musical et corrosif : Dear Mr President revenait avec audace sur les dérives – précarité, guerre, mépris des minorités, idées conservatrices – du régime de l’ancien chef d’État. Aujourd’hui, avec What About Us, titre électro et militant, la chanteuse prend position contre une Amérique en mal de repères, placée sous le joug étouffant d’un Donald Trump inhumain. Dans ses paroles comme dans son clip vidéo, où des chorégraphies sophistiquées sont exécutées par des corps en lutte, Pink milite pour un monde libre, régi par l’amour, l’égalité des droits et le vivre-ensemble.

Grâce à cet opus empli d’espoir et de douceur, Pink réussit à reconquérir ses fans sans peine. Échappant une nouvelle fois à toute étiquette artistique, en mêlant des sonorités pop, des phrasés rap et une sensibilité blues, la chanteuse peut aujourd’hui se targuer de faire partie des seuls artistes à rester intègres à travers les âges et malgré le succès (à l’instar de Sia, elle aussi engagée pour des causes humanistes). Si de nombreuses critiques lui reprochent le fait de ne pas créer la surprise avec un album « trop sage », c’est là mal comprendre l’artiste à qui nous avons affaire. Avec Pink, nul besoin de surprise, tant sa voix nous ramène d’emblée au cœur d’un univers familier et intime, un foyer musical dans lequel il fait bon se replonger, que l’on ait 13, 25 ou bien 40 ans. Pink n’a pas non plus cette nécessité de l’inédit, car sa force réside bel et bien là : dans cette capacité à créer, à chaque cri venant de l’intérieur, à chaque note de musique, ce sentiment profond et indéfectible de se sentir à la maison. Chez elle, chez nous.

2 réflexions sur « Beautiful Trauma ~ Pink »

  1. Autant j’admire la femme et l’ambassadrice qu’est P!nk, autant je ne suis pas trop d’accord sur le côté électron libre, musicalement parlant.
    Les textes de ce nouvel album sont magnifiques mais je ne suis vraiment pas convaincue par l’instru qui a doucement mais sûrement glissé vers de la pop-rock commerciale, l’énergie et le rock des premiers albums en moins. Et c’est justement cette étincelle de So What et d’autres titres plus vieux qui me manque pour vraiment revenir à l’ambiance de la chanteuse d’il y a quelques années.
    Bref, de mon point de vue, cela reste un retour assez plat. Mais un retour bienvenue néanmoins !

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