Lettre à Harry Dean Stanton

Cher Harry Dean Stanton,

Voici maintenant quatre années que vous êtes entré dans ma vie. Par une nuit solitaire, je vous découvrais, ébahie, dans le film qui est devenu depuis lors mon favori entre tous. Vos traits déjà tirés contrastaient avec vos yeux tendres d’enfant, votre silhouette frêle et mature flottait dans des vêtements trop larges, et votre personnage, l’éternel Travis Henderson, semblait profondément perdu sur le chemin de la vie. Accompagné par les accords grisants de Ry Cooder, enveloppé dans les nuances colorées de Robby Müller, confronté à la jeunesse et à la beauté de Nastassja Kinski, votre corps prenait littéralement possession de cet énergumène impassible et mutique, traînant son passé comme un fardeau. Empruntant la douceur et la bienveillance de votre personne, Travis m’a procuré un véritable choc : en prenant vie sous mes yeux, il devenait subitement le personnage de cinéma le plus humain et le plus fascinant qu’il m’ait été donné de voir.

Au-delà de cette apparence singulière, ce qui m’a le plus happée, ce sont vos silences. Aussi introvertie et laconique que votre personnage, je trouvais enfin un être de cinéma dans lequel je pouvais me reconnaitre pleinement. Je me regardais en Travis comme dans un miroir, fascinée par son aura sereine et secrète et par son refus de parler pour ne rien dire. Apeuré par l’exubérance de la modernité et écœuré par une société individualiste qui ne sait plus comment agir envers son prochain, votre double écranique me touchait en plein cœur. Après avoir peu vibré devant La Fureur de vivre, Easy Rider ou Las Vegas Parano, je décelais en vous le premier rebelle cinématographique silencieux, presque effacé, dont la révolution discrète ne pouvait s’accomplir qu’intérieurement et dans la solitude la plus totale. Voici donc les raisons pour lesquelles, cher Harry Dean Stanton, je suis tombée pour vous, dans Paris Texas, il y a déjà quatre ans.

Mais que peuvent bien représenter quatre minuscules années dans une vie telle que la vôtre ? Quatre-vingt-onze ans d’existence, plus de cinquante ans de carrière, des seconds rôles chez de grands réalisateurs… Il me faut pourtant vous l’avouer : le rôle de Travis faisant pour moi littéralement corps avec votre image de cinéma, je n’ai jamais eu la curiosité ni le courage de vous découvrir sous l’œil fantasque de David Lynch, dans les westerns de John Ford ou de Sam Peckinpah, ou encore dans l’univers radical et horrifique de John Carpenter. Inconsciemment, ma mémoire a également effacé mes souvenirs de vous dans Alien, La Ligne Verte ou This Must Be The Place. Il faut dire que, si vous avez traversé l’histoire du cinéma à la manière d’un Clint Eastwood ou d’un Christopher Lee, et que votre talent n’est évidemment plus à prouver, vos rôles principaux se sont faits rares, voire inexistants, sur grand écran.

Récemment, avant que l’inévitable ne se produise, John Carroll Lynch a bien voulu vous offrir un dernier écrin pour permettre à votre personne, symbole d’une Amérique en mal de repères, de briller pleinement, dans un rôle parfaitement taillé sur mesure. Lucky, que nous découvrirons en France en décembre, suivra avec réalisme les derniers instants d’un homme âgé, encore habité par la vie mais que la mort regarde déjà dans son viseur. Avec nostalgie, amertume et émotion, ce sont en réalité vos soupirs et vos mouvements ultimes que nous regarderons, une larme au coin de l’œil, un sourire attristé se dessinant sur nos lèvres. Comme un écho au Nick’s Movie de Wim Wenders – d’ailleurs le seul cinéaste à vous avoir fait naître véritablement aux yeux du monde -, Lucky sera le documentaire, à la fois éprouvant et réconfortant, du crépuscule de votre vie.

Si Travis me hante encore aujourd’hui, j’ose espérer que Lucky deviendra un autre de vos alter ego, et qu’il m’invitera à vous chercher n’importe où, au détour d’un plan, jeune ou dans la force de l’âge, taciturne ou plus bavard, doux ou révolté, dans tous les films de votre longue carrière. Car maintenant que vous avez rejoint votre paradis perdu, à quelle silhouette pourra-t-on se raccrocher pour apaiser nos esprits et attendrir nos âmes ? À quels silences pourrons-nous nous fier pour nous persuader que le bruit et la fureur ne sont que vacuités ? Dans quel regard pourrons-nous plonger pour comprendre une nouvelle fois que le combat intérieur d’un homme peut remettre en cause le fonctionnement d’une société qui ne tourne plus rond ? Fort heureusement, la magie du cinéma est capable de tromper la fatalité : sur l’écran illuminé de mes nuits blanches, vous reprendrez à nouveau vie pour venir persister, à tout jamais, dans chaque particule de mon être.

9 réflexions sur « Lettre à Harry Dean Stanton »

  1. Texte magnifique, bel hommage à ce grand acteur!
    Seule divergence, l’appréciation sur « La Fureur de Vivre » et « Easy Rider », que, pour ma part, je tiens pour de très grands films…

    Aimé par 1 personne

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