Okja ~ Bong Joon-ho

Beaucoup de bruit pour rien

Okja, le nouveau film du cinéaste coréen Bong Joon-ho, a fait couler beaucoup d’encre. Son scandale cannois, dû à sa production par la plateforme Netflix et à sa non-diffusion en salles, a inévitablement entraîné la fureur des puristes, qui ne comprennent pas encore que le monde du cinéma est en train de vivre une révolution. Désormais, à l’instar des séries télévisées, les films aussi pourront se voir exclusivement sur Internet, qu’ils soient grosses productions ou films d’auteur. Cet esclandre n’a pour autant pas empêché les critiques les plus enthousiastes de se livrer à une pluie de comparaisons pour le moins douteuses : Okja serait un chef-d’œuvre où cohabiteraient la magie de Spielberg, l’imaginaire de Miyazaki et même la folie de Lynch ! Après avoir lu tout et son contraire sur cet objet autant décrié qu’admiré, il s’agit de faire la part des choses.

Il est évident que Bong Joon-ho sait manier l’art du spectacle. Entre scènes d’action, émotion pure et maîtrise de l’image numérique, le film joue habilement de tous les effets propices à l’émerveillement du spectateur et à son adhésion à l’univers dépeint. Des paysages verdoyants de Corée du Sud aux couloirs du métro new-yorkais, le cinéaste fait aussi preuve d’une rare capacité à filmer ses décors comme des lieux reflétant l’intériorité de ses personnages. La montagne apparaît comme un véritable havre de paix pour la jeune et innocente Mija, accompagnée de son grand-père et de son cochon Okja, tandis que la ville sera pour elle une véritable prison de buildings et d’acier. À l’inverse, le présentateur télé Johnny Wilcox, symbole d’une célébrité autocentrée et capricieuse, vivra un enfer après avoir gravi le sommet de la haute colline mais retrouvera contenance une fois devant les caméras fallacieuses de son émission.

Dans cette opposition entre nature et urbanité, Okja se perd déjà sur le chemin du manichéisme. Avec une grande naïveté, le film confronte la cupidité de Lucy Mirando, grande prêtresse d’une compagnie qui entend bien ne faire qu’une bouchée des super-cochons qu’elle a envoyés aux quatre coins du monde, et la bienveillance d’une organisation (végétarienne, évidemment) de lutte contre la maltraitance animale, menée de front par le magnétique Paul Dano. Si le film paraît d’abord prendre position pour les « gentils », tout le monde en prend finalement pour son grade, à grands coups de démonstration de force, de moqueries caricaturales et de guéguerre qui ne mène nulle part. Dans cette mascarade politico-écolo, le combat de la fillette Mija et son amour pour son amie porcine, qui auraient dû être au centre de l’histoire, finissent par ne plus exister au sein d’un monde violent régi par la méchanceté et la vanité qu’engendrent le pouvoir et l’argent.

Même dans un dénouement qui soulève le cœur et souligne l’impuissance du commun des mortels pour stopper l’engrenage de la surproductivité, Bong Joon-ho ne parvient jamais à donner à Okja la dimension politique et dénonciatrice attendue, la faute à un style bien trop fantaisiste pour convaincre pleinement. Dans un déferlement de couleurs criardes et d’images grotesques, le film prend rapidement l’aspect d’une farce grand-guignolesque, où absolument rien ne peut être pris au sérieux. Les scènes se déroulent toutes dans une effervescence forcenée, les touches d’humour ne parviennent jamais à poindre sous les répliques théâtrales et les acteurs américains, Tilda Swinton et Jake Gyllenhaal en tête, cabotinent à chaque plan et donnent à l’ensemble un côté bien plus clownesque que réflexif. Seuls les acteurs coréens, Anh Seo-yeon et Byeon Hee-bong, parviennent à s’en tirer sans exagération facétieuse ou mimique ridicule.

Sans ampleur ni substance, Okja finit par noyer son sujet sous une ribambelle d’artifices stériles. Avec son esthétique superficielle et son propos évanescent, le film ne méritait nullement tout le tapage médiatique dont il a fait l’objet. Au sein d’un paysage audiovisuel en quête de réponses face aux troubles de notre société, Okja nous aura surtout appris que Netflix est capable du pire comme du meilleur en matière de productions fédératrices. Après la vision de ce film peu engagé et délicieusement creux, force est de constater qu’Okja rejoint bel et bien Black Mirror et Rebirth au rang des programmes qui entendent éveiller les consciences aux dangers actuels mais ne font que les plonger davantage dans la confusion et l’aveuglement. Pour le meilleur, on préférera revenir à Sense8, Orange is the New Black et à la récente sitcom One Day at a Time, pour admirer l’audace de ceux qui osent s’élever pour la tolérance et pour goûter à nouveau la douceur d’une humanité qui brille par sa solidarité et sa diversité.

11 réflexions sur « Okja ~ Bong Joon-ho »

  1. La critique est sévère mais sérieusement étayée, je le reconnais.
    Je me suis laissé convaincre par la douce folie gilliamesque qui infuse dans les deux derniers film de Bong. Celui-ci prend, à l’instar des films coréens à « grand spectacle » qui nous sont parvenus récemment (l’excellent « Tunnel », et le pas si ordinaire « dernier train pour Busan »), un pli politique prononcé qui ne me semble pas forcément creux (mais peut-être est-il trop plein au contraire), ni même vraiment manichéen, au regard du traitement des personnages (« tout le monde en prend finalement pour son grade » constates-tu d’ailleurs). Sans compter une science très cinématographique de la mise en scène (et là je regrette comme beaucoup de n’avoir pas profité des conditions de projection optimales) dont sont bien incapables certains faiseurs d’Entertainment.

    Aimé par 2 personnes

  2. A reblogué ceci sur heart1001 (e-motions & movies)et a ajouté:
    En tous points d’accord avec cette analyse du film. Beaucoup de bruits et de tapages médiatiques pour un métrage s’installant au mieux au rang d’un film de série B. Pour ma part, j’ai dû faire effort pour achever le métrage en m’y reprenant à trois reprises. Enfantin et sans grandes profondeurs, une oeuvre originale sans doute corrompue aussi par le système hollywoodien, il nous en faut désormais beaucoup plus pour nous émerveiller et à tout le moins captiver notre attention, nous les bienheureux mortels ingérant avec moultes délices les milliers et les milliers d’heures de cinéma se déployant tous azimuts, en toutes chaînes, tous supports et tous réseaux.

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    1. Coucou Frédéric ! Il faut toujours se forger sa propre opinion ! 😉
      As-tu vu Song to Song, le nouveau Terrence Malick ? Je sais que tu es fan, donc je voulais avoir ton avis ! Il ne passe pas (encore) par chez moi, mais il m’intrigue beaucoup…
      Bonne semaine à toi et à bientôt !

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      1. non je ne l’ai pas encore vu. Les critiques sont partagés comme souvent depuis ces derniers films. Je suis comme toi, très curieux à l’idée de le découvrir. J’aimerais bien aussi voir le documentaire sur l’espace, la vie qu’il a réalisé. Passe une belle semaine Emilie ! @très vite 🙂 🙂

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    1. C’est précisément le sujet de ma critique : le fond est totalement noyé sous la forme… Il ne suffit pas de dénoncer une industrie carnivore pour faire un bon film, il faut savoir le mettre en images et ne pas laisser son propos étouffer sous un trop-plein de « détails ».

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      1. oui donc c’est bien ce que je dis, vous ne vous êtes arrêté qu’à la forme sans en saisir le sens, forme que vous n’avez pas compris, parce que vous la jugez avec vos critères esthétique à vous, là où vous voyez un trop plein de détail là où il n’y en a pas. Vous êtes totalement passé à côté de la relation entre la jeune fille et Okja, et totalement passé à côté de la notion d’un monde adulte vécu comme mensonger et perdu. Totalement passé à côté e l’aspect unanimement névrosé et menteur du monde adulte, opposé à la relation proche, simple et sincère qui occupe les deux amis. Ne voyant qu’une caricature sans voir le point de vue du réalisateur sur le monde adulte, et particulièrement dans le contexte. Et bien au delà de « dénoncer une industrie carnivore » le film parle d’une amitié entre espèce qui échappe à tout le monde, notamment ici à vous parce que c’est juste qu’un cochon. D’ailleurs pas une seconde vous semblez avoir été touché par l’émotion que parvient à fabriquer l’auteur avec un personnage de synthèse qui n’est pourtant pas un sommet de technologie visuel. Bref à mes yeux vous êtes resté en surface.

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  3. En même temps c’est du manichéisme réel : les industries de la viande sont effectivement les méchantes et les libérateurs sont les gentils. Attention spoiler alert : les abattoirs vues dans le films sont pareils en vrai..

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