Sully ~ Clint Eastwood

L’homme derrière le mythe

Tout au long de sa filmographie, Clint Eastwood s’est souvent intéressé de près à des personnalités plus ou moins illustres, qui ont su s’inscrire, d’une façon ou d’une autre, dans leur époque et dans l’Histoire. Mémoires de nos pères revenait sur la brève gloire de trois soldats américains durant la bataille d’Iwo Jima, Invictus et Bird auscultaient les accomplissements et l’intériorité de deux figures incontournables de la culture noire – le politicien emblématique Nelson Mandela et le musicien de jazz Charlie Parker -, tandis que le plus récent American Sniper dessinait l’aspect tragique de la vie privée de Chris Kyle, tireur d’élite à la fois glorifié et controversé. Dans Sully, une oeuvre à l’aspect feutré et à la mise en scène discrète, Eastwood s’attache une nouvelle fois à filmer un homme qui s’est vu érigé en véritable mythe, pour mieux explorer les tréfonds de la célébrité, de l’héroïsme et de l’esprit humain.

À travers le destin du commandant Chesley Sullenberger, pilote qui a réussi l’exploit de poser son avion sur le fleuve Hudson le 15 janvier 2009, Clint Eastwood continue d’approfondir des thèmes qui lui sont chers. En cherchant à dévoiler l’homme derrière le mythe, le cinéaste continue de mettre en péril l’intimité de ses personnages, suspendue provisoirement par les responsabilités et les imprévus qu’engendre leur fonction. À l’instar de Chris Kyle, Sullenberger se voit dans l’incapacité de poursuivre sa vie de famille, pour se consacrer pleinement aux obligations et contraintes de son activité professionnelle – ici un procès pouvant mettre fin à ses quarante ans de carrière. Totalement isolé de ses proches, Sully ne communique avec sa femme que par téléphone et sa solitude brille d’autant plus dans l’obscurité de sa chambre d’hôtel new-yorkaise. Eastwood ne filmera d’ailleurs jamais le visage des enfants du commandant, comme pour dire qu’aux yeux du monde, le père de famille a totalement disparu sous le costume d’icône immaculée et intouchable.

Cependant, derrière le masque du héros national, que les médias et l’imaginaire collectif ont construit de toutes pièces, se dissimule un être humain, hanté par cet événement héroïque. Moins vertigineux et plus politiquement correct qu’American SniperSully laisse pourtant place à une introspection similaire : rongé par son passé et en proie aux doutes alors qu’il a sauvé la peau de cent cinquante-cinq passagers et personnels de bord, Sullenberger se laisse déstabiliser par un système judiciaire malhonnête et se montre surtout trop modeste pour comprendre sa soudaine exposition médiatique et l’admiration que lui témoignent de parfaits inconnus. Parsemant le film telles des images spectrales, les nombreuses séquences de cauchemar viennent cristalliser l’intériorité tourmentée de Sully et ne font que souligner son inébranlable humanité. Face à la pression de ses supérieurs et sa notoriété grandissante, Sully trouve le courage de se remettre en question afin d’obtenir gain de cause.

Foncièrement bon et profondément sincère, le rôle de Sully ne pouvait être destiné qu’à un seul et unique acteur. Capable de véhiculer des émotions sans tomber dans l’emphase, Tom Hanks a depuis longtemps fait ses preuves sur grand écran : que ce soit dans Forrest Gump, Il faut sauver le soldat Ryan ou encore Philadelphia, l’acteur n’a jamais cessé d’incarner des protagonistes positifs, véritables vecteurs de valeurs fédératrices. Dans la peau de Chesley Sullenberger, Hanks se montre d’une élégance à toute épreuve et s’affirme comme une présence réconfortante, veillant sur les passagers de son avion et sur les spectateurs inquiets que nous sommes. Avec un acteur de cette envergure aux commandes, impossible de trembler une seule seconde : si son personnage erre dans l’incertitude, nous avons parfaitement confiance en ses capacités et dans sa bonne parole. Pour sa toute première collaboration avec Clint Eastwood, Tom Hanks devient en plus un véritable alter ego du cinéaste, anciennement acteur, qui a déserté les écrans depuis Gran Torino et Une Nouvelle chance.

Dans le portrait d’un homme d’honneur troublé par l’opinion publique, Eastwood dessine en creux son parcours personnel. Depuis toujours meurtri par une critique méprisante, l’acteur-cinéaste ne cesse de se livrer à une analyse de son image mythique de cinéma. Après avoir longtemps reconsidéré ses personnages de cow-boys et de flics sanguinaires, en les humanisant au fil de ses productions, Eastwood remet une nouvelle fois en cause son statut de star et, par le biais des scrupules de Sully quant à son acte remarquable, questionne son mérite en tant qu’artiste. « Ce n’est pas un saint, juste un homme avec des problèmes » disait un garde du corps de Mandela dans Invictus. Chesley Sullenberger et Clint Eastwood ne sont pas davantage des titans, simplement des hommes qui ont fait leur travail, comme le répète si bien Tom Hanks au fil du film. À travers des personnages éminemment sceptiques, Eastwood n’en finit pas lui aussi de révéler, du haut de ses quatre-vingt-six ans, l’homme qui se cache derrière sa propre légende.

Pour prouver qu’il n’est qu’un simple mortel, Clint Eastwood déjoue les attentes liées au sujet de son film, généralement investi d’un suspense cathartique. D’une manière incroyablement sobre et flegmatique, le cinéaste désamorce d’emblée, dès la première séquence, le potentiel spectaculaire de son film, pour explorer de façon quasi-scientifique les mécanismes d’un événement mémorable. Au lieu de combler les envies d’action des spectateurs, Eastwood préfère s’adresser à leurs âmes : en filmant cet avion planant entre les buildings d’acier et la communion salvatrice qui résulte de son sauvetage, il panse, en filigrane, le frisson d’horreur qui a parcouru l’échine de l’Amérique entière, le 11 septembre 2001. Par ce parti pris anti-sensationnaliste et en donnant une dimension humaine aux enjeux de son film, le cinéaste se désolidarise amplement d’Hollywood et de ses poncifs et prouve, après quarante-cinq ans de carrière derrière la caméra, qu’il n’est pas près de renouer avec ses vieux démons. Plutôt que de se ranger dans un cinéma populaire dénué d’âme, Eastwood n’a de cesse de nous surprendre en nous contant des récits extraordinaires, tout en délicatesse et toujours à hauteur d’homme.

7 réflexions sur « Sully ~ Clint Eastwood »

  1. Coucou Emilie ! Tom Hanks est un acteur qui a besoin de ce type de rôle pour donner son maximum. C’est un immense acteur, je te rejoins totalement. Il est de bon ton de diminuer l’importance des films de Clint Eastwood. Moi de mon côté j’ai toujours apprécié son cinéma et le point de vue qui s’en dégage. Je n’ai pas compris la polémique autour d’American Sniper qui est à mon sens un grand film de guerre mais pas seulement. Eastwood réconcilie le cinéma populaire et le cinéma plus exigeant. Il démontre qu’avec foi et talent on peut très bien conjuguer les deux sans les opposer comme on le fait trop souvent. Il est droit dans ses bottes, il n’a jamais cherché à plaire à une certaine Amérique bien pensante et donneuse de leçon.. Tu me donnes envie de découvrir ce long métrage. Ton texte est brillant ! Je te souhaite un bon weekend Emilie 😉 🙂

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    1. J’ai toujours aimé Clint Eastwood, c’est même lui qui m’a donné envie de m’intéresser au cinéma, le jour où j’ai découvert Million Dollar Baby ! La critique et l’opinion publique se plaisent à voir chez lui une figure fasciste, qui véhicule de mauvaises valeurs et une violence sauvage. American Sniper ne méritait pas cette pluie d’insultes, c’est même l’un de ses films les plus bouleversants ! Mais malheureusement, c’est devenu une mode de détester Clint Eastwood : quand il y a de la violence dans ses films, on dit qu’il n’est pas humain, quand il n’y en a pas, on taxe le film d’ennuyeux. On trouve toujours quelque chose à redire et pourtant, on oublie souvent qu’il est capable de faire de grands films intimistes, dramatiques et émouvants ! Il a certes fait des films médiocres (je pense surtout à sa période post-Gran Torino, qui ne brille pas vraiment par sa qualité), mais on ne peut pas lui reprocher d’être un grand cinéaste ! Je serai toujours là pour le défendre, quoi qu’il arrive ! 😉 Bon week-end Frédéric, j’espère qu’on reparlera de Sully très bientôt ! 🙂

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      1. d’accord avec toi, grand film ce « million dollar baby ». Je te rejoins, ils (les médias) cherchent à faire passer Eastwood pour ce qu’il n’est pas. Le problème est un peu pareil avec Mel Gibson dont il est de bon ton de snober les films. J’aime le cinéma de Clint Eastwood. Lettres d’Iwo Jiwa, mémoires de nos pères, mon préféré c’est sur la route de Madison ! quel film ! Bon weekend Emilie 🙂

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        1. Sur la route de Madison est aussi l’un des Eastwood que je préfère ! Un Monde parfait est un film sublime également, et Gran Torino me fend le coeur à chaque vision ! Je connais moins Mel Gibson mais j’ai entendu de bons échos sur son film Tu ne tueras point, il faut que je vois ça !

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  2. Je n’avais pas relevé l’identification d’Eastwood à Sullenberger, c’est bien vu, et même évident en fait… Hélas pour lui, sa réputation sera toujours controversée, j’en ai peur. Tandis que Sully est définitivement blanchi.

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