Vaiana, la légende du bout du monde ~ John Musker & Ron Clements

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Depuis 2010, les studios Disney ont montré une certaine volonté de faire évoluer l’éternelle figure de la princesse, qui traverse leurs productions depuis Blanche-Neige et les sept nains, leur tout premier long-métrage sorti en 1937. Succédant aux femmes soumises et bonnes à tout faire telles que Cendrillon ou Aurore, Raiponce rêvait d’émancipation pour aller découvrir le monde au-delà de sa tour d’ivoire, Rebelle refusait de se laisser « offrir » à un prince choisi par ses parents, et Elsa, la fameuse reine des neiges, a été la première figure féminine disneyienne à ne pas finir mariée, tout en prodiguant à sa jeune sœur de précieux conseils sur les engagements amoureux impromptus et irréfléchis. Aujourd’hui, c’est à Vaiana de s’inscrire dans cette longue lignée de demoiselles en quête de liberté dites féministes ou « célibattantes ». Malheureusement, qui dit féministe dans les idées ne l’est pas forcément par les actes.

Au niveau des graphismes, l’évolution est bien effective. Forte de son teint hâlé et de ses formes généreuses, Vaiana parvient à offrir une alternative à ces princesses caucasiennes et squelettiques, malheureusement devenues des modèles de beauté pour des milliers de petites filles. Après Jasmine, Pocahontas, Mulan et Tiana (l’héroïne de La Princesse et la grenouille), Vaiana fait la part belle aux femmes de couleur, qui manquent cruellement de représentation dans les productions américaines en tous genres. Cependant, au niveau de son caractère et de ses accomplissements, la jeune polynésienne fait bien pâle figure à côté de ses prédécesseurs. Si Vaiana n’est pas en attente du grand amour et réussit bel et bien à accomplir sa destinée, elle n’y parvient que grâce aux pouvoirs de l’océan, qui l’a choisie pour mener une mission primordiale, ainsi qu’aux connaissances, à la magie et surtout aux muscles de Maui, un demi-dieu imbu de sa personne mais quand même bien utile. Dès qu’elle essaie d’affirmer sa personnalité ou de tenter l’impossible, Vaiana échoue lamentablement, ne laissant ressortir que sa naïveté et son manque d’envergure face à la complexité du monde.

Outre les défauts de son personnage principal, Vaiana, la légende du bout du monde fait également preuve d’une grande faiblesse dans son scénario. Eminemment enfantin, ce dernier met davantage l’accent sur des péripéties comiques redondantes – portées par l’extravagant Maui et par le petit poulet de compagnie de Vaiana, un volatile idiot du nom de Hei Hei -, propres à divertir un jeune public, plutôt que de se concentrer sur des thèmes adultes qui auraient gagné à être exploités plus en profondeur, à savoir l’héritage de nos ancêtres et le respect de la nature. Si le film choisit des sujets nobles et importants à transmettre aux enfants, il ne le fait qu’en surface, préférant se désolidariser en cours de route de ces questions pour mieux générer le rire et l’aventure plutôt que la réflexion. Là où Zootopie abordait de manière intelligente et diffuse la discrimination et les préjugés qui peuvent régner au sein d’une société, tout en offrant un divertissement tout à fait louable, Vaiana ne fait que survoler ses propres problématiques. L’histoire centrale, où il s’agit de restituer le cœur de Mère Nature suite à l’épuisement considérable de ses ressources, avait pourtant le potentiel de sensibiliser les spectateurs de tous âges aux questions écologiques de notre temps.

Au sein même du divertissement, d’autres petits détails viennent gâcher le plaisir ordinairement procuré par un film d’animation Disney. A trop vouloir être une redite de La Reine des neiges, Vaiana mise beaucoup sur ses chansons, qui viennent malheureusement couper le récit de manière souvent déplaisante. Outre les magnifiques chants polynésiens, les passages où les personnages poussent la chansonnette sont bien trop nombreux et souvent niais pour véritablement apporter une plus-value au déroulement de l’histoire. A contrario, dans cette surenchère de musique et de gags, Vaiana délaisse considérablement ses personnages : Pua, le petit cochon de compagnie de la jeune fille, véritable objet de promotion du film, n’apparaît en réalité que dix minutes, au plus grand dam des spectateurs prêts à s’attendrir devant cette adorable bestiole pelucheuse ; Lalotai, un grand crabe repoussant et autocentré, se montre bien trop simpliste pour marquer nos esprits et remplir la fonction pleine et entière de personnage secondaire ; enfin, Tui, le père de Vaiana, méfiant et (un peu trop) protecteur, ne sert qu’à illustrer un récit anti-patriarcal, où la figure paternelle doit obligatoirement être contestée.

Après six années de production sans fausse note, Disney fait un pas de travers en nous proposant un long-métrage dénué d’originalité, de surprise et surtout d’identité. Avec un scénario infantile, des personnages superficiels et un propos écologique non exploité, Vaiana, la légende du bout du monde paraît bien terne à côté des derniers chefs d’œuvre disneyiens, Les Nouveaux héros et Zootopie en tête. De plus, tenter de marcher dans les pas de La Reine des neiges n’aide pas forcément à s’éloigner des conventions : Vaiana ne fait que prouver que la métamorphose de la figure féminine chez Disney, ici très peu convaincante, présente des limites. A trop miser sur la fédération autour de la princesse féministe, les studios d’animation ont même fini par révéler au grand jour leur démarche commerciale, absorbant totalement leurs idéaux politiques au profit d’un contentement des masses aveuglées par un effet de mode contagieux. En perpétuant ce nouveau stéréotype de la femme libérée, John Lasseter et ses acolytes ont certainement flairé le bon filon pour attirer le public dans les salles, mais leur créativité a totalement fondu sous le soleil des îles.

8 réflexions sur « Vaiana, la légende du bout du monde ~ John Musker & Ron Clements »

  1. Quel bel article ! le dernier Disney, j’irais le voir mais comme tu le dis si bien il semble manquer quelque chose. Zootopie était très bien c’est vrai. Trop de chansons dans un Disney, ça peut m’agacer à la longue surtout si les chansons ne sont pas très inspirées. J’ai hâte de reparler de ce Disney avec toi. Bonne fin de weekend Emilie ! merci une nouvelle fois pour ce beau partage 😉 🙂

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      1. tu sais Emilie hier je suis allé voir le Star Wars plutôt que le Vaiana.. j’ai vu arriver 4ou 5 classes d’enfants qui venaient voir le Disney (pas le star wars même si c’est Disney aussi 😉 et crois moi le volume sonore était élevé, très élevé alors j’attendrais encore un peu pour ce Vaiana parce que moi j’aime les salles silencieuses, tranquilles en somme. La BA de Vaiana ne m’a pas fait rire comme lorsque j’ai vu le zootopie. On a une sensibilité proche pour les films. Je te souhaite un bon weekend Emilie ! ps: je vais voir la semaine prochaine « Manchester by the sea », il paraît qu’il est sublime; et je vais tâcher aussi de ne pas rater le « premier contact » de Denis Villeneuve, voilà pour te donner un peu une idée de mon programme ciné. 🙂 😉

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        1. C’est toujours le problème quand on va voir un dessin animé, il y a toujours une ribambelle de gamins bruyants autour ! On ne peut pas être de grands enfants en paix ! 😉
          J’ai vu beaucoup de critiques élogieuses pour Manchester by the sea, ça m’intrigue beaucoup ! Je pense le voir aussi, si je trouve une séance en VO. Très envie de voir Personal Shopper aussi ! Par contre, Premier contact, même si j’aime beaucoup la science-fiction, je ne pense pas le voir, j’ai détesté les derniers films de Denis Villeneuve, Enemy et Prisoners, et je n’ai même pas vu Sicario !

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          1. c’est vrai ça me plais cette idée d’être de grands enfants en paix 😉 Manchester by the sea est en vost ici sur Lorient dans mon cinéville. Par contre j’ai intérêt à me dépêcher parce que malheureusement les beaux films ne restent pas longtemps à l’affiche.. Kristen Stewart est très belle et elle joue bien, Assayas et son Personal Shopper pourquoi pas, si tu vas le voir je serais curieux d’avoir ton avis parce que je n’ai pas lu de trop bonnes critiques sur ce dernier. Denis Villeneuve en fait je n’ai vu que Sicario que j’ai trouvé formidable. Maintenant, Premier contact a un soucis pour moi c’est que je n’aime pas l’acteur Jeremy Renner, espérons qu’on ne le voit pas trop lol mais ma priorité c’est Manchester by the sea, Michelle Williams et Casey Affleck, sacrés duo d’acteurs actrices. Bon Weekend Emilie 🙂

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            1. Je ne vois vraiment que de bonnes critiques pour Manchester by the sea, ça donne envie d’y courir ! C’est sûr que Jeremy Renner a un charisme d’endive cuite ! A côté de deux grands acteurs comme Amy Adams et Forest Whitaker, le pauvre passera inaperçu !

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