La Tortue rouge ~ Michaël Dudok de Wit

L’histoire de la vie

Dans ses courts-métrages d’animation, Michaël Dudok de Wit s’est toujours démarqué par une épure visuelle et stylistique. Baignés d’onirisme et entièrement muets, Tom Sweep, Le Moine et le Poisson ou encore Father and Daughter affichaient naturellement des coups de crayon traditionnels, une ambiance à la fois mélancolique et burlesque ainsi qu’un intérêt particulier pour le passage du temps et le cycle de la vie. Pour son premier long-métrage, le réalisateur néerlandais ne déroge pas à ses obsessions : aucune parole ne sera entendue dans La Tortue rouge, un film où la rêverie contemplative et des dessins faits à la main s’invitent avec douceur sur nos écrans et nous emmènent loin d’une animation formatée pour le grand public, souvent bruyante et tape-à-l’œil.

La Tortue rouge apparaît en effet comme un objet rare dans le paysage actuel des films d’animation : avec ses images classiques, son absence totale de dialogues et des sons en prise directe, le film se montre ambitieux et culotté dans un monde qui ne jure que par l’image de synthèse, les couleurs criardes et les chansons rythmées. Dans certaines séquences, Dudok de Wit n’a d’ailleurs pas peur d’utiliser le noir et blanc pour plonger son oeuvre dans un onirisme flottant et visuellement sublime. Comme un hommage aux débuts du septième art, le réalisateur orne son film de petits personnages burlesques, à savoir ces adorables crabes omniprésents aux pieds du personnage principal comme dans le champ de vision du spectateur, qui, sans être pour autant anthropomorphisés, apportent une touche légère d’humour par leurs déplacements et leurs tribulations.

Il faut dire que Michaël Dudok de Wit ne s’est pas entouré de n’importe qui pour donner naissance à ce long-métrage détonnant. Difficile de rater son entreprise, du moins sur le plan visuel, lorsque l’on travaille en collaboration avec les studios Ghibli et que Monsieur Isao Takahata (réalisateur du Tombeau des lucioles) se trouve être le directeur artistique du projet. Le style du réalisateur vient alors se mêler à toute une tradition japonaise, que l’on n’avait pas revue depuis Souvenirs de Marnie : le film, se déroulant sur une île déserte, résonne comme une ode à la nature et à ses paysages splendides (et notamment ces bambous qui envahissent le cadre et rappellent la forêt du Conte de la Princesse Kaguya), à sa chaîne alimentaire impitoyable (les bébés tortues se font manger par les crabes, qui se font dévorer par les mouettes, et ainsi de suite), à ses puissantes manifestations (tsunamis et rafales de vent) ainsi qu’à sa verdure apaisante, déjà mise en valeur chez des cinéastes expérimentés tels que Hayao Miyazaki.

Une force naturelle qui vient servir le propos du film en s’opposant à la fragilité et à l’éphémérité de la vie humaine, que Dudok de Wit entend dépeindre d’une façon naturaliste et fabuleuse à la fois. Les étapes que traverse le personnage principal n’ont rien d’extraordinaire : il trouve l’amour, fonde une famille, voit son enfant grandir, puis vient le temps de la vieillesse. Cependant, l’élément déclencheur de cette existence a priori banale défie les lois du raisonnable : la fameuse tortue rouge, qui semble bien décidée à garder l’homme sur son île, recèle des secrets que personne n’aurait pu imaginer. Des mystères qui laissent d’ailleurs le choix aux spectateurs quant à la fin du film, où ils pourront voir dans un dénouement empreint de poésie le reflet de leurs propres interprétations. Conte fantaisiste ou récit onirique ? A nous de décider si nous voulons croire en la magie que détient la tortue rouge dans les tréfonds de sa carapace ou si l’oeuvre à laquelle nous venons d’assister est en réalité plus rationnelle et bien plus sombre qu’elle ne veut le laisser paraître.

Avec sa fin ouverte et son visuel envoûtant, La Tortue rouge s’avère être un joli moment contemplatif devant lequel les petits comme les grands pourront se perdre le temps de quelques quatre-vingts minutes reposantes. Parmi une animation actuelle toujours en surenchère de mouvements et qui se trouve être à la tête du box-office mondial, le film pourrait paraître élitiste mais il n’en est rien : Dudok de Wit ne cherche certes pas à divertir son public, mais il lui propose un doux voyage en dehors du monde, particulièrement soigné dans ses effets artistiques et dans son atmosphère, et qui ne manque pas de l’interroger sur les possibilités offertes par son scénario. Exigeant et accessible dans le même mouvement, La Tortue rouge est une preuve tangible que l’animation peut s’adresser à toute la famille sans tomber dans une démarche commerciale sans âme. Avis aux rêveurs et aux idéalistes.

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