Les Hauts de Hurlevent ~ Emily Brontë

Pain is so close to pleasure

« Le plus beau roman d’amour de tous les temps », peut-on lire sur la couverture de l’édition Archi Poche des Hauts de Hurlevent, unique roman écrit par Emily Brontë en 1847. La jeune auteure, décédée à l’âge de trente ans seulement une année après la publication de son ouvrage, a longtemps été occultée par le succès de ses deux soeurs – Anne et surtout Charlotte, auteure de Jane Eyre -, et n’a pu jouir d’une certaine reconnaissance artistique qu’à titre posthume. Il faut pourtant reconnaître que ce désaveu ne demeure pas sans fondement : dans ce prétendu « plus beau roman d’amour de tous les temps », situé loin du calme champêtre croisé notamment chez Thomas Hardy, très peu de place est en réalité laissée à ce sentiment qui se trouve être à l’origine des plus grands tourments de chaque être humain, à cette sensation foudroyante, si noble et brute à la fois, que l’on appelle l’amour.

Les Hauts de Hurlevent n’est en effet motivé que par des émotions sombres et destructrices. A travers des personnages qui ne jurent que par la cruauté – et notamment Heathcliff et Catherine, les personnages principaux de ce roman désabusé, qui se nourrissent exclusivement de mépris et d’aversion pour tous ceux qui osent croiser leur chemin, et y compris l’un pour l’autre -, Emily Brontë entend bouleverser les codes de la littérature de l’époque, certainement trop guindée à son goût. Là où l’amour triomphe toujours au sein de la haute société anglaise dans les œuvres devenues classiques de Jane Austen, celle d’Emily Brontë n’est que violence et chaos. Les grandes déclarations d’amour se muent en discours de haine, les mariages arrangés sont toujours motivés par des questions d’héritage, mais avec bien plus d’avidité qu’à l’accoutumée et les paroles de la femme de charge, censées être tendres, ne sont qu’insultes et réprimandes envers des enfants qui se montrent déjà sans pitié dès leur plus jeune âge, en s’amusant avec plaisir à torturer et à pendre de jeunes chiots. Difficile alors de déceler de l’amour véritable, celui qui cause certes des souffrances mais apporte aussi la félicité, ne serait-ce que dans une infime partie de cet ouvrage brutal et impétueux.

D’une main de fer, Emily Brontë donne vie à ses personnages et les mène au tombeau dans un même mouvement, telle une entité supérieure qui a lourdement décidé que ses sujets ne connaîtraient jamais le bonheur. Il en va malheureusement de même pour le lecteur, pour qui la traversée de ce roman sans lumière est une véritable souffrance. Peut-être est-ce dû à une traduction aléatoire, mais ce qui est certain, c’est que Les Hauts de Hurlevent n’est pas une partie de plaisir dans sa forme : difficile à lire, l’histoire contée change de narrateur de manière imprévue, multiplie les personnages qui possèdent le même nom (on ne compte plus le nombre de Catherine, de Heathcliff et de Linton) et n’hésite pas à exposer des dialogues dans la langue des domestiques, un dialecte paysan sûrement très atypique à écouter mais dérangeant à la lecture. De plus, l’attachement aux personnages est totalement inexistant : détestables et arrogants tous autant qu’ils sont, les êtres fictifs de ce roman noir ne parviennent pas à toucher le cœur de ceux qui les contemplent. Le final se pare pourtant d’une belle puissance, mais l’effet escompté n’est pas atteint, tant le lecteur n’a que faire du sort de ces individus de papier si dénués d’humanité.

Devant cette avalanche de désenchantements, il est difficile de croire que l’ouvrage d’Emily Brontë est aujourd’hui l’un des romans les plus vendus et les plus appréciés de la littérature victorienne. La jeune auteure réussit certes à prendre le contre-pied de l’académisme de l’époque, en dépeignant les émotions les plus terribles qui peuvent animer l’âme humaine au lieu de se cantonner à une romance encadrée par les carcans d’une société attachée à ses moeurs, mais cela à quel prix ? Si le lectorat d’antan se dit choqué face à tant de dédain vis-à-vis des conventions, le public contemporain se voit quant à lui décontenancé devant un roman si empreint de violence, dans les corps comme dans les âmes, là où il voudrait trouver une contemplation et un romantisme propices à l’évasion loin du bruit et de la fureur du monde actuel. Pour qui est en quête d’histoires romanesques où l’amour peut respirer dans les campagnes anglaises du XIXe siècle, autant retourner sans une once d’hésitation vers les romans, certes codifiés, mais bien vivants, de Jane Austen et de Charlotte Brontë.

11 réflexions sur « Les Hauts de Hurlevent ~ Emily Brontë »

  1. Très jolie chronique et juste. C’est vrai que le lecteur aujourd’hui qui lit des romans du 18e/19e anglais le fait pour retrouver le côté romantique de l’époque. Difficile de le trouver dans les Hauts de Hurlevent. Moi-même j’y vois beaucoup de violence, ça ne m’a pas empêché d’apprécier le livre 🙂

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  2. Je n’ai pas du tout apprécié ma lecture, personnellement. C’est un ressenti purement subjectif bien entendu mais je cherche encore ce qui peut susciter autre chose que de l’ennui au regard des histoires qui s’entrecroisent et du mépris pour les personnages côtoyés (Heathcliff et Catherine en particulier, que j’avais envie d’assassiner à coups de pelle dès qu’ils apparaissaient dans le récit). C’est comme Madame Bovary, le genre de livres que je lirai jamais une deuxième fois. On le remise bien loin au fond du placard et on l’oublie rapidement.

    Ton article est (comme toujours) très agréable à lire, cela dit 😉

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  3. une bien belle note ! je n’ai pas lu ce livre, je le connais seulement de nom. C’est le style de roman qui peut susciter chez moi de l’intérêt. Le sommet de la noirceur en amour pour moi c’est Goethe avec « les souffrances du jeune Werther », un livre qui m’a marqué de façon indélébile. Toujours autant de plaisir à te lire Emilie ! Merci 🙂

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    1. J’imagine que la noirceur de ce roman peut fasciner comme rebuter, je fais malheureusement partie de la seconde catégorie ! Je note dans un coin de ma tête le livre de Goethe, j’irai sûrement y jeter un oeil un de ces jours ! Merci Frédéric et bonne soirée !

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  4. Mon roman préféré, tellement ancré en moi que je l’ai encré dans ma peau. Je pense que même aujourd’hui on ne peut comprendre la violence de ces sentiments et le fait qu’il soit si éloigné de la morale et des lois humaines.

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  5. Je suis en train de terminer la lecture de ce roman. J’aime beaucoup, mais j’ai du mal à trouver qu’il s’agit d’un roman d’amour. Pour moi le thème central est avant tout la vengeance, et notamment celle de Heathcliff, qui a été rejeté dès son plus jeune âge, et ne pardonnera jamais. Certes, l’amour contrarié vis à vis de Catherine fait beaucoup dans sa cruauté, mais cela ne justifie pas tout, selon moi. 🙂

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