Le Monde de Dory ~ Andrew Stanton & Angus MacLane

Smoke on the water

Depuis leur premier long-métrage en 1994, les studios Pixar ont su faire preuve d’une constance remarquable dans le monde de l’animation, tant au niveau du travail esthétique, de l’élaboration d’histoires crédibles ou de leurs opérations marketing. La donne semble pourtant avoir changé depuis le début des années 2010 : en perte de vitesse, la société de production s’est rapidement perdue dans des suites catastrophiques (Cars 2) ou tout juste moyennes (Monstres Academy), ou encore dans des films aux scénarios trop enfantins pour totalement convaincre (Le Voyage d’Arlo et Rebelle). Le merveilleux Vice-Versa mis à part, Pixar se laisse progressivement devancer par Disney  – si les deux studios ont fusionné en 2006, il est toujours intéressant d’étudier séparément les productions de l’un et de l’autre -, qui a, de son côté, après des échecs artistiques notables, connu un parcours sans faute avec de jolis chefs-d’oeuvre, parmi lesquels Raiponce, Les Mondes de Ralph, La Reine des neiges, Les Nouveaux héros et Zootopie, qui ont su donner de véritables leçons de vie aux petits comme aux grands. A l’heure où la maison de Mickey règne en souveraine sur le cinéma américain, ce n’est malheureusement pas avec Le Monde de Dory que Pixar pourra relancer la concurrence et redorer son blason longtemps resté immaculé.

Réalisé par Andrew Stanton (le papa de Nemo et Wall-E), ce dernier né pixarien nous plonge à nouveau dans les profondeurs de l’océan, explorant les habitats de chaque espèce représentée, et nous offre bon nombre de nouveaux personnages hauts en couleurs dans une odyssée visuelle encore une fois irréprochable. Le Monde de Dory manque en revanche cruellement d’imagination dans son scénario : même point de départ que dans Le Monde de Nemo – Marin parcourait tous les recoins de l’océan pour retrouver son fils, Dory en fait de même pour partir à la recherche de ses parents -, même parcours initiatique jonché de péripéties, cette fois-ci un peu trop rocambolesques – là où Nemo privilégiait le dépassement de soi et l’émotion, Dory en fait des caisses côté action et gags redondants -, même histoire programmatique qui n’a plus rien de surprenant et a en plus perdu de sa fluidité. Si le tout se regarde sans déplaisir, la magie semble bel et bien avoir déserté l’océan, faute notamment à cette chère Dory, autrefois personnage secondaire attachant, devenue, pour des raisons commerciales évidentes, une héroïne principale assez irritante par son omniprésence et ses pertes de mémoire. En découlent un comique de répétition et des scènes larmoyantes qui n’avaient pas droit de cité chez Nemo et ne font, par conséquent, plus le bonheur de tous.

De plus, les studios Pixar n’avaient jamais autant bafoué l’effet de réalisme, devenu leur marque de fabrique au fil des films. Dans les plus grandes œuvres qu’il a supervisées ou réalisées, Toy Story, Monstres et cie et Là-Haut en tête, John Lasseter a toujours revendiqué comme principe élémentaire la création d’univers complets et autonomes, où les interactions entre les êtres humains et les petits personnages du monde inventé se faisaient crédibles et cohérentes. Aux yeux d’Andy, Woody le cow-boy n’est qu’un jouet : il se fige dès que le garçon est présent et s’anime en son absence ; Bob et Sully ne pénètrent dans le monde des hommes qu’à travers des portes prévues à cet effet, qui mènent droit dans des chambres d’enfants en attente de frissons ; le chien Doug ne communique avec Mr. Fredricksen et Russell que par l’intermédiaire d’un collier, qui transforme ses aboiements en paroles compréhensibles pour les humains. Dans Le Monde de Dory, l’effet de réalisme se perd sur des chemins houleux : voir un poulpe déambuler en poussette parmi une foule d’humains qui ne réagit pas, ou assister, impuissants, à une scène où ce même octopode conduit un camion et manque de se faire arrêter par la police, quoi de plus perturbant ? Certes, en animation, tout est possible, mais Pixar n’avait encore jamais fauté à ce point, et la désillusion est grande.

La seule jolie idée de ce Pixar peu convaincant se situe dans sa portée pédagogique et écologique. Là où Nemo rendait compte de la capture d’espèces aquatiques pour en faire des animaux domestiques ou de la nourriture, Le Monde de Dory met quant à lui en scène un institut de biologie marine, chargé de soigner les animaux et de les remettre en liberté une fois guéris. Par ce biais, le film peut montrer la cruauté des humains visiteurs, et notamment des enfants, qui veulent à tout prix toucher de leurs doigts menaçants tout ce qui se trouve sous leurs yeux, la désolation des animaux recueillis à cause de la pollution des eaux, ainsi que le bonheur des poissons, poulpes, loutres et autres lions de mer de quitter la captivité pour profiter à nouveau des joies de l’océan. Une façon pour Dory de véhiculer des valeurs de liberté, d’apprendre aux jeunes spectateurs que chaque être vivant se doit d’être préservé, mais aussi, au niveau scénaristique, de contrebalancer quelque peu les propos trop simplistes énoncés par le film sur les problématiques de la famille et de la mémoire. De ce côté-là, rien de nouveau sous l’océan : Dory nous rappelle avec naïveté qu’un foyer n’est pas forcément constitué que de parents, mais aussi d’amis que l’on a choisis, et qu’il est toujours important de se souvenir de son passé pour avancer vers l’avenir.

Par son manque flagrant de maturité et son aspect trop prévisible – pour ne pas dire commercial -, Le Monde de Dory rate le grand plongeon et se place bel et bien aux côtés des productions pixariennes médiocres de ces six dernières années. A trop vouloir contenter le plus grand nombre de spectateurs, les studios en oublient de peaufiner leur récit et ne montrent plus aucune volonté de se renouveler. Avec cette absence sidérante de projets originaux, Pixar s’engage d’ailleurs sur une pente dangereuse et se dirige lentement sur la voie de DreamWorks, le studio fondé par Steven Spielberg qui privilégie davantage le succès au box-office que la création artistique (la saga Dragons, les deux premiers Shrek et les films produits en collaboration avec les studios Aardman tels que Chicken Run et Wallace et Gromit sont certainement les seuls bons films d’animation à avoir vu le jour chez Tonton Spielberg). Après le ralentissement des productions de longs-métrages par les studios Ghibli au Japon, Pixar connaît à son tour une panne d’inventivité et frôle le naufrage. Pour que la qualité de l’animation reste toujours d’actualité, il ne reste plus qu’à espérer que Disney garde toujours le cap et que les productions françaises se développent davantage dans les années à venir… On croise les nageoires !

5 réflexions sur « Le Monde de Dory ~ Andrew Stanton & Angus MacLane »

  1. Je peux comprendre ton point de vue Emilie. Ce n’est pas un Pixar « révolutionnaire » mais je me suis laissé prendre au jeu. La salle réagissait bien. Il y a de l’humour, de l’émotion, c’est beau, tu vois je suis conquis. J’ai passé un beau moment. Meilleur qu’Arlo sans aucun doute. On attend peut être trop de Pixar. J’ai été bluffé par Wall E, une merveille, Dory c’est un plaisir plus régressif, il est moins destiné aux adultes que Vice Versa qui était il est vrai sublime. Ce qui est intéressant avec les blogs c’est justement de voir que devant un même film, il y a des perceptions différentes, c’est riche je trouve. C’est toujours un plaisir de te lire ! 🙂 🙂

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    1. C’est vrai que c’est toujours intéressant de confronter ses avis, ça prouve que les films n’ont pas une lecture unique et heureusement ! Je suis peut-être trop exigeante avec Pixar, mais la plupart de mes films d’animation préférés ont été faits chez eux, donc je suis bien triste de voir qu’ils se rapprochent de plus en plus d’une formule plus commerciale, notamment avec une avalanche de suites au programme (trois suites de prévues sur les quatre prochains projets, c’est dommage). Mais j’irai toujours voir leurs films avec plaisir, c’est sûr et certain ! Bonne journée Frédéric ! 🙂

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      1. c’est vrai que cette manie de privilégier les suites aux histoires originales est fatigante. J’espère que Pixar saura conserver son ADN, on croise les doigts 😉 bonne journée également Emilie 🙂

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  2. Je viens de le voir et j’ai passé un bon moment de divertissement… Après lecture de cet article, je me rends compte que je suis bon public avec les dessin-animés et pas du tout assez exigeant lol 🙂

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