Lettre à Jean-Pierre Léaud

Très cher Jean-Pierre Léaud,

Si le cinéma français vous a abandonné au fil des années, moi, j’ai toujours pensé à vous. A la recherche de chacune de vos apparitions cinématographiques, même dans les productions les plus insignifiantes, je parcourais les actualités pour y trouver votre nom, comme une fétichiste qui aurait perdu son objet favori, par peur que votre absence des écrans ne soit synonyme d’une disparition plus déchirante encore. Il y a maintenant quelques semaines, voici que vous faisiez une réapparition miracle, tel un revenant, à l’endroit même où vous êtes né aux yeux du monde, il y a cinquante-sept ans de cela : le Festival de Cannes. Durant la cérémonie de clôture de cette soixante-neuvième édition, après un discours rempli de respect et d’émotion du cinéaste Arnaud Desplechin – seul digne héritier cinématographique de votre père spirituel François Truffaut – et l’annonce de votre nom pour la remise d’une Palme d’or d’honneur, vous arriviez sur scène sous un torrent d’applaudissements, en apparence bien différent de l’enfant que vous étiez dans Les Quatre cents coups.

Il faut dire qu’en cinquante-sept ans, votre enveloppe physique a évidemment bien changé : le temps a affecté les traits de votre visage, la fatigue s’est infiltrée dans votre silhouette hier si dynamique et votre voix si chantante est devenue plus grave, son timbre onirique s’étant orné de tonalités d’outre-tombe. Difficile de vous reconnaître sous cet aspect insolite, mais à y regarder de plus près, et après quelques paroles adressées au public, force était de constater qu’en votre for intérieur, vous aviez toujours l’esprit du môme gouailleur d’autrefois. Impossible dès lors de ne pas voir dans vos pupilles lumineuses le jeune Antoine Doinel qui m’a fait souvent rire et parfois pleurer, de ne pas percevoir dans votre sourire pourtant innocent cette légère touche irrésistible d’impertinence qui fait tout votre charisme, de ne pas déceler dans vos sursauts la même fougue qui vous animait dans les films de Truffaut, Eustache, Cocteau, Godard, Rivette, Varda, Pasolini, Ruiz, Bertolucci, Assayas ou Kaurismaki. Aujourd’hui encore, lorsque vos lèvres se desserrent et que votre voix résonne, nous basculons automatiquement dans la fiction, pour ne pas dire dans la science-fiction, comme l’affirmait si bien François Truffaut.

Pourtant, grâce à vous, ce n’est pas un bond dans le futur que j’ai effectué, mais bien un périple dans le passé. Devant mon écran à vous contempler, j’avais envie de plonger toute entière dans ce temps des années cinquante et soixante, pour parcourir avec vous les rues de Paris avec insouciance, entrer clandestinement dans les salles de cinéma, mentir à mon instituteur, voler des bouteilles de lait et connaître la liberté de courir sur une plage déserte. Comme au frère que je n’ai jamais eu, je me suis accrochée à vous pour vivre par procuration les quatre-cents coups que je n’avais pas osé faire dans ma jeunesse. A l’instant précis où je posais mon regard sur vous dans le premier film de Truffaut, j’eus la certitude d’une idée déjà bien ancrée en moi, et qui ne ferait dès lors plus l’objet du moindre doute : celle que j’étais bel et bien née à la mauvaise époque. A votre contact, j’ai surtout découvert que la vie adulte était en fait un parcours semé d’embûches : j’ai appris en même temps que vous la méthode infaillible pour beurrer mes biscottes sans les briser, que les parents ne sont pas que des parents, mais des personnes dotées de contradictions et de secrets, et que le sentiment amoureux et la vie conjugale finissaient inexorablement par s’étioler avec le temps. Au bout du compte, ces désillusions, qui m’accablaient déjà alors que j’entrais à peine dans la vie, se sont avérées bien plus douces, d’une brutalité atténuée, traversées à vos côtés.

Après quelques années sans un vrai premier rôle au cinéma, vous voilà à nouveau en tête d’affiche, dans un film d’époque nommé La Mort de Louis XIV. Si le sujet est loin de me toucher, je me déplacerai tout de même dans la salle obscure la plus proche pour vous voir sur grand écran comme si c’était la première fois, et pour essayer de retrouver sur la pellicule vibrante l’acteur qui a offert au cinéma le regard-caméra le plus touchant de l’histoire, celui-là même qui, comme l’a dit Desplechin dans ses mots d’admiration, se montre fragile et puissant dans le même mouvement, timide et audacieux, pudique et hâbleur, fiévreux et précis, masculin et féminin, faux et vrai. Un acteur burlesque, excentrique, qui n’a pourtant aucun mal à incarner des personnages réalistes, toujours égarés sur le chemin de la vie ; un comédien tout à fait romanesque, capable de réciter de la poésie, de séduire une femme avec maladresse, de rouler à bicyclette dans la campagne galloise mais, dans ses élans contemporains, de se montrer assez culotté pour quémander, dans la seconde suivante, mille francs pour aller traîner au bordel ; un homme d’un autre temps, d’un autre monde, pour qui poser des lapins et prononcer le mot « limonade » sont des choses qui appartiennent au siècle précédent, mais qui méritent qu’on monologue à leur sujet des heures durant.

Cher Monsieur Léaud, il va sans dire aujourd’hui que votre verve fantaisiste, votre douce désinvolture et votre faciès de jeune premier manquent considérablement au cinéma français actuel. Nombreux sont pourtant les spectateurs et les cinéastes que vous avez touchés en plein cœur, mais l’industrie semble avoir décidé de vous évincer, vous le symbole immuable de la Nouvelle Vague française, vous dont les écumes sont venues envoûter bien d’autres générations que la vôtre. En ce qui me concerne, j’ai mûri en vous regardant bouger sur l’écran de mes fantasmes anachroniques, vécu près de vous des expériences filmiques et des émotions réelles qui m’ont permis de voir la vie d’un œil plus avisé. J’aurais également aimé vieillir à vos côtés, comme pour mieux appréhender – certes prématurément -, en compagnie d’un ami de longue date, les pièges et les douceurs que l’existence peut bien nous réserver sur le long terme. Hélas, le monde moderne dans lequel nous vivons aujourd’hui en aura décidé autrement. Pour conclure cette longue déclaration, qui ne sera jamais assez accomplie en regard du culte immense que je vous porte, je reprendrai les mots d’un autre : Monsieur, vous avez changé ma vie ; sans vous, j’aurais été tellement seule.

3 réflexions sur « Lettre à Jean-Pierre Léaud »

  1. J’ai vu l’hommage au festival de Cannes. Ton texte est sublime et je pèse mes mots. J’ai toujours plaisir à te lire mais là c’est fort vraiment. Merci de partager ainsi avec nous ces émotions ressenties devant les films de Jean Pierre Léaud ! 🙂

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