Room ~ Lenny Abrahamson

Loved Me Back To Life

Le postulat de départ de Room n’a rien de novateur : une femme et son enfant sont retenus prisonniers dans une pièce depuis plusieurs années par un mystérieux tortionnaire, qui les « entretient » financièrement et les maltraite physiquement. Inspiré des affaires Elisabeth Fritzl et Natascha Kampusch, découvertes en Autriche à la fin des années 2000, Room aurait pu être un huis-clos cinématographique comme les autres. Mais au lieu de se rapprocher des poncifs du genre, comme l’ont fait Buried et Panic Room, véritables modèles du thriller paranoïaque et claustrophobe, le nouveau film de Lenny Abrahamson suit son propre chemin et prend le contre-pied des attentes liées à un tel sujet.

La première partie du film nous plonge littéralement au coeur de l’enfer. Dans une pièce de sept mètres carré, une mère tente de préserver son fils, qui vient d’avoir cinq ans, de la réalité de leur situation. Elle lui raconte alors que le monde se limite aux murs de cette chambre et que les personnes qu’il voit sur l’écran de la télévision ne sont pas réelles. Si l’idée est jolie et la prouesse technique à souligner, Room paraît d’abord assez maladroit, tant par sa voix-off enfantine et sa musique mielleuse qui nous asphyxient dès les premières minutes que par sa façon sordide de figurer la relation fusionnelle qui unit Joy à son fils Jack. Mais les faiblesses du début du film font aussi sa force : chaque son y étant décuplé et chaque image devenant vite un peu trop redondante, ce huis-clos irritant fonctionne pourtant à merveille pour nous faire partager l’enfermement et l’étouffement ressentis par les personnages, à tel point que ces derniers nous excèdent et nous attendrissent tout à la fois.

C’est à partir du moment où l’enfant parvient à quitter la pièce et à alerter la police – un quart d’heure d’une incroyable efficacité où l’adrénaline est à son comble -, que les personnages, le spectateur et le film en son entier peuvent accéder à une certaine forme de libération et retrouver une respiration au grand air. Dans cette fuite en avant, le film évince rapidement le bourreau pour se concentrer sur le couple de la mère et de l’enfant et à leur façon, pour l’une, de renouer avec la vraie vie, pour l’autre de découvrir un monde extérieur auquel il n’a jamais eu accès. Au lieu de s’enfermer dans le genre du thriller, Room bascule rapidement vers le drame, où l’humanité des personnages et leurs difficultés à faire le deuil de ce passage douloureux de leur vie prennent le pas sur une quelconque enquête policière, où seraient élucidées les raisons de cette interminable séquestration. De ce point de vue, c’est bien dans sa capacité à dépeindre les réactions de ses protagonistes après le traumatisme qu’ils ont vécu que le film s’avère le plus passionnant.

Il apparaît que l’enfant s’adapte beaucoup mieux que sa mère au monde qui l’entoure. Dans la superbe scène d’hôpital, il renaît littéralement à la vie : aveuglé par la lumière du soleil, Jack semble ouvrir les yeux pour la première fois et effectue ses premiers pas en dehors du cocon qu’il a toujours connu. Il agit pourtant comme un enfant sauvage, tel un petit animal effrayé par les personnes qu’il rencontre et l’univers qu’il découvre. Une idée renforcée par le faciès et la gestuelle du jeune Jacob Tremblay, véritable révélation du film. Quant à Brie Larson, qui n’a pas volé son Oscar de la meilleure actrice, elle parvient parfaitement à incarner d’un côté une mère courage prête à tout pour envelopper son fils d’une aura protectrice, de l’autre une éternelle adolescente, qui n’a pas pu accéder à l’âge adulte comme toute personne normale et se montre alors en vive demande d’amour parental. Remarquée dans la série United States of Tara et le film States of Grace, la jeune actrice, tout en naturel et en simplicité, est désormais au sommet d’Hollywood.

Au fur et à mesure de son avancée, le film parvient donc à s’affranchir des contraintes du genre pour devenir un objet unique et touchant, qui a le mérite de soulever une question déroutante : vaut-il mieux pour Joy d’être enfermée dans une pièce, logée et nourrie par un homme violent, loin de toute responsabilité, ou de se reconnecter au réel, où le corps de son enfant sera en proie à la pollution et aux microbes, et où les médias s’empareront immédiatement de leur expérience pour la livrer en pâture à un public avide de faits divers ? Une interrogation qui remet en cause nos certitudes sur la liberté dont nous jouissons dans nos sociétés modernes. Grâce à ce regard inquiet sur notre monde actuel, à des acteurs formidables et au parti pris de sonder l’âme de ses protagonistes, Lenny Abrahamson s’écarte des sentiers battus en dépeignant un retour à la vie brutal, dans un film qui se révèle, tel l’amour d’une mère, doux et âpre à la fois.

2 réflexions sur « Room ~ Lenny Abrahamson »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s