The Revenant ~ Alejandro Gonzalez Iñárritu

Into the Wild

On ne l’arrête plus, ce petit Alejandro Gonzalez Iñárritu. Avec Birdman, un film d’une prétention folle, le cinéaste écopait de quatre Oscars – meilleure photographie, meilleur scénario original, meilleur réalisateur et meilleur film, rien que ça – et vient tout juste de s’imposer en France, en remportant le César du meilleur film étranger. Il faut croire que le réalisateur mexicain, devenu entre temps la nouvelle coqueluche des cinéphiles, n’a pas eu assez de toutes ces récompenses. Aujourd’hui, c’est à The Revenant, déjà en tête du box-office français et lauréat de trois Oscars majeurs, de se présenter comme une oeuvre entièrement façonnée pour les grandes cérémonies : à chaque plan, Iñárritu nous envoie en pleine figure son savoir-faire, sa virtuosité et surtout, son incorrigible vanité.

Au fil des films, le cinéaste a fait de son orgueil un véritable style. Très content de lui, ivre de ses propres mouvements de caméra, Iñárritu se complaît dans des plans agités, sans jamais prendre le temps de poser son objectif pour filmer le coeur des choses. La photographie d’Emmanuel Lubezki (Gravity, The Tree of Life) est certes splendide : les paysages enneigés, sur lesquels le réalisateur s’éternise, viennent littéralement voler la vedette au récit et aux personnages, tant leur magnificence règne sur l’écran. Ils ne font pourtant que renforcer l’impression d’inconsistance qui se dégage du film, alors réduit à un vulgaire statut de carte postale hivernale. Iñárritu aime se regarder filmer, et il nous le fait savoir. Dans une véritable chorégraphie du vide, les plans se suivent et se ressemblent, sans jamais atteindre l’effet transcendantal souhaité et attendu.

Car ce que semble oublier Iñárritu, c’est que le cinéma n’est pas seulement un lieu d’exercices de style : à trop vouloir être un objet contemplatif, The Revenant se désintéresse totalement de l’histoire qu’il raconte. Le récit de Hugh Glass n’est pourtant pas exempt d’humanité : après avoir été laissé pour mort par ses coéquipiers, ce trappeur, porté par le souvenir de sa famille et par un désir de vengeance, entreprend un périple à travers une nature hostile et mortifère. Malheureusement, au lieu de nous donner accès à l’intériorité de son personnage, Iñárritu se contente de filmer un corps désincarné qui ne connaît ni la peur, ni le doute et dont le passé n’est figuré que par des visions d’un extrême mauvais goût. Ces rêves infernaux le sont tout autant sur le plan formel : les fantômes y flottent au-dessus du sol, la musique s’y fait stridente et le tout est filmé en plans très courts, semblant tout droit sortis d’un mauvais clip musical.

Par ce trop-plein de superficialité, Iñárritu en oublie même les acteurs qu’il met en scène, si bien que ces derniers, Leonardo DiCaprio en tête, sont réduits à de simples silhouettes dénuées d’âme. Dans un rôle en grande partie muet, DiCaprio n’a jamais été si cabotin : le comédien se sent obligé de pousser des grognements insupportables et surtout d’en faire des caisses pour exister (bouffer de la viande crue, se rouler à poil dans la neige, dormir dans un cheval mort et même parler un dialecte étranger) et pour accéder à cette fameuse petite statuette qui manquait tant à son palmarès. Encore la faute d’Iñárritu qui, au lieu de s’attarder sur le visage expressif de l’acteur – un visage qui a déjà fait des miracles par le passé, sauvant des films médiocres du naufrage -, préfère le pousser dans ses retranchements et en faire une bête sauvage. Tom Hardy, qui n’a pas hérité d’un rôle très fin non plus, s’en sort déjà mieux, grâce à quelques rares plans qui ont su capter son regard de fou furieux.

Sous le poids de toutes ces fioritures – prétention, acteurs mal exploités et scénario inexistant -, The Revenant devient un film grotesque, là où il se voudrait sensoriel et immersif. Après deux heures et trente-cinq minutes de torture spectatorielle, on aurait pu croire que le film ne pouvait repousser plus loin les frontières du ridicule. C’était sans compter sur le tout dernier plan du film, où toute l’arrogance du réalisateur et la vacuité de son entreprise viennent se cristalliser. Dans la course aux récompenses et dans l’éternelle satisfaction de son ego démesuré, Iñárritu se révèle un piètre formaliste qui ne s’embarrasse ni des questions de fond, ni des sensations que son film pourrait procurer aux spectateurs et encore moins de la qualité de son ouvrage. Les rêves de gloire rendent aveugle.

10 réflexions sur « The Revenant ~ Alejandro Gonzalez Iñárritu »

  1. Je te rejoins en ce qui concerne l’aspect « Je me regarde filmer » d’Alejandro. Ça plombe l’ensemble en le rendant lisse et creux. C’est beau mais c’est tout.

    Dommage, parce qu’il y avait tellement mieux à faire… Au hasard, créer des personnages un peu mieux dégrossis et avec une histoire ou une certaine forme de profondeur qui impliquerait qu’on se soucie de ce qui leur arrive.

    En ce qui me concerne, le personnage pour qui j’ai éprouvé un tant soit peu de… (de quoi d’ailleurs ? Empathie ? Sympathie ? Intérêt ?) bref, celui que j’ai trouvé le plus « cohérent », sans que ce soit transcendant non plus, reste Fitzgerald. Un mec lambda, pas spécialement courageux, lâche comme 99% de la planète placée dans la même situation. En gros, le seul personnage qui pourrait s’approcher du crédible.

    A aucun moment je ne suis me sentie attachée ou « liée » à Hugh Glasse et ses déboires contre Mère Nature. Dicaprio aurait pu mourir, ça m’aurait pas ému plus que ça. Et quand on base son film sur [son ego ou son génie, on sait pas trop], c’est quand même un peu honteux de passer à côté de son acteur principal, condamné à errer seul en émettant des borborygmes incompréhensibles et à manger des flocons de neige.

    Une (grosse) déception, du coup. Alors que ça faisait un an que je l’attendais, quoi. Comme tu le soulignes d’ailleurs, tellement contemplatif (TROP contemplatif) que le film & Alejandro s’auto-regardent.

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    1. Ça me fait plaisir de voir que tout le monde n’a pas été hypnotisé par ce film ! Cette exubérance au niveau de la forme était déjà présente dans Birdman, ce qui me laisse dire que c’est bien la façon de faire d’Iñárritu. Personnellement, je n’y suis pas du tout sensible.

      Je suis d’accord, concernant les personnages, il aurait été mieux de creuser davantage leur histoire, leur « psychologie ». Ce qui me démonte le plus, c’est qu’on ne voit jamais le petit Léo douter une seule seconde. Le mec se retrouve à moitié mort dans un enfer blanc, et il sait directement ce qu’il doit faire (manger du poisson cru, tout ça, tout ça) et où il doit aller. A aucun moment on ne le voit paniquer. Comme tu le dis, il est tellement inhumain qu’il pourrait mourir, on s’en ficherait.

      Je me suis aussi plus attachée à Fitzgerald, d’abord parce que j’adore Tom Hardy (j’adore Léo aussi, mais un Oscar pour ce film, quelle tristesse !), et je trouve qu’il est beaucoup mieux filmé que DiCaprio. On arrive à saisir son regard, à voir un peu ce qui le motive, ce qui se passe dans sa tête, alors que Léo n’est qu’un pantin qu’Iñárritu agite sous notre nez (et qui n’a pas l’usage de la parole apparemment…).

      Je comprends qu’après un an d’attente, ça puisse décevoir. Ça ne fait jamais de bien autant de vide sur un écran de cinéma.

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  2. Pour ceux qui ont vu les oscars: quand la miss qui a reçu sa récompense pour les costumes (je crois) de Mad Max Fury Road, elle remonte l’allée et on a vu ce gros tas de Inarritu enfoncé dans son fauteuil les bras croisés (il n’était pas le seul, d’autres aussi n’ont semble-t-il aucun respect pour les autres) et il la regarde passer avec un air supérieur et dédaigneux. Une paire de baffes!

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  3. même impression pour moi avec ce film. à part quelques scènes (essentiellement de paysages, mais ça tout le monde sait le faire), j’ai été très déçu, j’ai aussi penser à un succédané de Mallick, bref je me suis ennuyé, au point de ne pas prendre la peine de perdre mon temps à en faire une critique très poussée, je l’ai même noyée dans une critique plus longue de « Spotlight ».
    https://davidjullien.wordpress.com/2016/03/17/spotlight-tom-mccarthy-usa-2015/#more-925
    😉

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