Un Frisson dans la nuit ~ Clint Eastwood

La relève

En 1971, Clint Eastwood est surtout connu pour ses rôles dans les westerns de Sergio Leone ou pour son apparition dans le film policier de Don Siegel, Un Shérif à New York. Si Clint Eastwood a appris une chose de ces deux metteurs en scène, surtout de Siegel, son véritable mentor, c’est bien l’économie des moyens financiers sur le tournage d’un film, qui se traduit le plus souvent par une épure du style visuel. C’est dans cette idée qu’Eastwood, pour s’émanciper de la pression des studios, crée sa propre société de production Malpaso Company, dans l’optique de réaliser son tout premier film.

C’est donc par une sobriété notable qu’Un Frisson dans la nuit se définit tout d’abord. Quelques mouvements de caméra – notamment des zooms -, des angles de vue bien choisis, la chanson Misty interprétée par Erroll Garner : des éléments simples qui permettent à Eastwood de poser son histoire efficacement, sans superflu. Un savoir-faire minimaliste où s’exprime déjà la marque des plus grands. Sous ses airs de série B, Un Frisson dans la nuit dégage un petit côté hitchcockien, voire « de palmien », les effets kitsch venant servir un récit à suspense. Si le triangle amoureux et horrifique qui se met en place entre les personnages frôle parfois le schématisme, les bases de la mise en scène sont déjà bien intégrées par Eastwood-cinéaste.

Pour ses premiers pas derrière la caméra, Eastwood aurait d’ailleurs pu s’offrir une place de choix en tant qu’acteur, mais semble plutôt décidé à en découdre avec l’image qu’il s’est forgée au fil des films. Si le personnage qu’il incarne, séducteur invétéré, apparaît au centre de l’intrigue, Eastwood-acteur s’efface quelque peu pour laisser le champ libre à Jessica Walter, dans un rôle féminin envahissant l’écran comme la vie du protagoniste. À côté de cette personnalité terrifiante, la silhouette de cow-boy d’Eastwood en prend pour son grade, enfermée dans les filets d’une femme aux désirs destructeurs. L’occasion pour le cinéaste de dresser un portrait de femme hystérique et maladif – une chose qu’il a pu manier avec davantage de sensibilité dans la suite de sa carrière, notamment avec Sur la route de Madison ou Million Dollar Baby.

Le rôle incarné par Eastwood n’en reste pas moins anodin, puisque celui-ci est un animateur à la radio de Carmel-by-the-sea (ville où Eastwood sera élu maire quelques années plus tard et vit d’ailleurs toujours), spécialiste dans la diffusion de tubes jazz. Un genre de musique que le cinéaste, à l’instar de Woody Allen et Martin Scorsese, s’est attaché à réhabiliter dans des films tels que Bird ou Space Cowboys (porté par le standard de Frank Sinatra, Fly me to the Moon). Le jazz prend ici une place à part entière : « Play Misty for me », titre original du film et phrase répétée à de multiples reprises par Jessica Walter, résonne à la fois comme une requête sensuelle et romantique et comme une rengaine cauchemardesque, amenant l’effroi à son paroxysme. Avec l’aide de Don Siegel avec qui il tourne L’Inspecteur Harry la même année, Eastwood parvient donc à imposer ses goûts personnels, en échappant aux directives d’Hollywood. Un Frisson dans la nuit a posé une belle première pierre à l’édifice, d’un monument du cinéma qui a aujourd’hui plus de quarante ans de réalisation à son actif.

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