Sur la route de Madison ~ Clint Eastwood

Under the bridge

Le mythe du mariage a souvent été mis à mal à travers le cinéma du monde entier. Récemment, David Fincher s’est essayé à l’exercice, avec Gone Girl et sa critique acide du couple américain modèle. Avant lui, François Truffaut avec La Peau Douce et Wong Kar-wai dans In the Mood for Love ont mis en scène des histoires extra-conjugales avec sensibilité et retenue. En 1995, Clint Eastwood, sous ses airs de cow-boy impitoyable, a livré sur le sujet l’un de ses films les plus tragiques, Sur la route de Madison.

À travers le personnage de Francesca, épouse et mère de famille désabusée, Clint Eastwood prend clairement position contre les carcans ennuyeux du mariage et les valeurs morales américaines. En quelques plans, brefs mais efficaces, Eastwood filme le désarroi de cette femme face au désintérêt grandissant de ses proches à son égard. Des enfants et un mari à qui elle consacre pourtant sa vie mais qui remarquent à peine sa présence. Francesca n’est plus que l’ombre d’elle-même, enfermée dans une prison routinière où elle se complaît sans réellement en avoir conscience. Dès les premières minutes où nous entrons dans sa vie – par le biais de lettres et journaux intimes découverts par ses enfants après sa mort – nous y rencontrons une femme qui n’ose même plus espérer qu’un vent de renouveau vienne souffler sur sa triste existence.

C’est Clint Eastwood lui-même, dans le rôle du photographe Robert Kincaid, qui viendra bouleverser la vie de cette femme endormie par son propre sort, interprétée par une Meryl Streep à fleur de peau. Dans la scène de leur rencontre, le trouble qui agite les sens de Francesca est déjà palpable. À travers sa figure-même d’acteur, Clint Eatswood vient donc passer un franc coup de balai dans la maisonnée paisible comme dans une Amérique consensuelle. Robert Kincaid, véritable globe-trotteur et collectionneur de femmes, redonne goût à la vie à Francesca, grâce à des gestes simples : un soda proposé un jour de grande chaleur, un bouquet de fleurs tendu, des histoires d’aventures contées avec passion et humour. Au contact de Robert, Francesca se reconnecte à ses instincts de femme, à sa sexualité. Francesca avoue même agir comme une autre femme, mais n’avoir jamais été aussi proche d’elle-même. L’attention que lui porte cet homme mystérieux la poussera à reconsidérer sa condition de femme modèle et à transgresser les règles que la société impose.

Mais Francesca ne peut se résoudre à abandonner sa famille ; la séparation des deux êtres est donc inéluctable. D’abord étonnée, puis charmée, par le mode de vie de son bel étranger, Francesca prendra peur face au manque d’attaches de Kincaid. La spontanéité et l’égoïsme de cet homme qui “aime tout le monde sans aimer personne en particulier” détonne par rapport à la dévotion inconditionnelle et de l’altruisme dont fait preuve Francesca. Les désaccords naissent, et l’urgence face au peu de temps qu’il leur reste pour vivre leur idylle se fait sentir, dans des séquences magnifiques où l’obscurité vient cloîtrer les personnages dans leurs doutes et leurs désillusions. C’est ici que le mélodrame prend toute son ampleur, dans cette fatalité qui ne cesse de planer sur les protagonistes.

Eastwood livre ici un chatoyant mélodrame où s’entremêlent érotisme ambiant et questions morales. Dans l’impossible construction d’une histoire durable entre Francesca et Robert, Sur la route de Madison prend tout son sens tragique et paradoxalement, romantique. De l’éphémère naît la perfection, et la relation furtive des personnages n’aurait pu être plus complète dans sa longévité. Dans le mystère se cultive l’illusion, et c’est dans sa furtivité même que le véritable amour, sans être rattrapé par la langueur du quotidien, peut perdurer dans le temps. “Ce genre de certitude n’a lieu qu’une seule fois dans une vie”, affirme Kincaid. Une certitude qui le poursuivra jusqu’à sa mort, puisque les amants toucheront à l’éternel, nuages de poussière à jamais réunis dans l’air fiévreux de l’Iowa.

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