Gone Girl : Premier bilan après l’apocalypse

Actuellement, David Fincher est sûrement l’un des cinéastes les plus importants à l’échelle mondiale. Chacun de ses nouveaux films crée l’événement, et Gone Girl, sorti sur nos écrans le 8 octobre 2014, ne déroge pas à la règle. Attirant cinéphiles invétérés et grand public dans les salles, Gone Girl a cartonné aux box-office français et international. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que le grand Fincher n’est pas le seul à qui il faut jeter des fleurs dans ce qui a été la success story de l’année 2014. Derrière son nom de cinéaste connu et reconnu se cache celui, plus discret, de Gillian Flynn. Auteur américaine originaire du Missouri, Flynn a déjà donné naissance à trois romans policiers : Sur ma peau, Les Lieux sombres et Les Apparences. Si ses deux premiers livres mettent déjà en scène des personnages de femmes fortes et déterminées et dressent une critique d’un monde qui ne tourne plus rond, Gillian Flynn signe avec Les Apparences un chef d’oeuvre littéraire complexe et passionnant. Le nom de l’auteur apparaît aujourd’hui au générique de Gone Girl en tant que scénariste, ce qui promet une grande fidélité autant à la lettre qu’à l’esprit du roman. Fincher et Flynn sont donc deux maîtres dans leurs domaines respectifs, mais quel couple forment-ils à l’écran ?

The Usual Suspect

Nick et Amy Dunne sont mariés depuis cinq ans. Résidant à New York durant leurs premières années de vie commune, tous deux écrivains (lui pour un magazine masculin, elle rédigeant des tests de personnalité), Nick et Amy mènent une existence paisible et financièrement aisée. Dans le journal intime que tient Amy, nous découvrons qu’elle est aux petits soins pour Nick, qu’elle prend à cœur son rôle d’épouse et qu’elle lui organise une chasse aux trésors, à chaque date anniversaire de leur mariage, en cachant des indices dans des lieux qui ont marqué leur histoire. Nick, de son côté, avoue volontiers qu’Amy est la femme la plus cool qu’il ait jamais rencontrée : splendide, brillante et affectueuse. Le petit couple vit un rêve éveillé.

Jusqu’au jour où tout bascule. Le journal pour lequel travaille Nick ayant mis la clé sous la porte et sa mère étant atteinte d’un cancer incurable, les deux jeunes gens se voient contraints de déménager à Carthage, dans le Missouri, où vivent les parents de Nick. Une décision qui semble particulièrement affecter Amy, forcée malgré elle de quitter son emploi et sa Big Apple natale. Une fois installé à Carthage, le couple se dégrade petit à petit. Nick a ouvert un bar avec sa sœur jumelle Margo (un métier qu’il considère, non sans regret, plus stable que celui de journaliste : “Les hordes autrefois fournies des écrivains pour magazines vont continuer de se faire saquer – à cause d’internet, à cause de la récession, à cause du public américain qui préfère regarder la télé ou jouer à des jeux vidéos […] Mais aucune application ne viendra jamais remplacer une cuite au bourbon dans un bar frais et sombre par une chaude journée. Le monde aura toujours envie de boire un coup.”), tandis qu’Amy tourne en rond dans sa grande maison déserte. Les difficultés du mariage les frappent alors de plein fouet, les disputes se multiplient, la perfection des débuts ne semble plus être qu’un lointain souvenir.

Puis un jour, Amy disparaît. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage. Du verre brisé au milieu du salon, du sang nettoyé dans la cuisine, des sièges renversés : tout semble faire croire à un enlèvement. C’est en tous cas la première conclusion de la police, venue mener l’enquête après l’appel d’un Nick à l’air un peu trop détaché. A force de conférences de presse foireuses et d’indices qui l’accusent, Nick se retrouvera piégé dans une spirale infernale, menée de front par les médias qui feront de lui, par un concours de circonstances aggravantes, le coupable idéal. De ce point de vue, Flynn et Fincher adoptent deux techniques différentes. Alors que dans le film, tout semble accuser Nick (la police, la télévision, le journal d’Amy), un doute persiste dans le roman, jusqu’au dénouement de l’enquête, car Nick est présenté comme le “man next door” : devant ce personnage attachant et familier, décontenancé devant la maladie de sa mère (Flynn s’attache d’ailleurs à décrire en profondeur les relations entre Nick et ses parents, ce que Fincher expédie en deux temps trois mouvements) et au chômage depuis peu, difficile de voir en lui un assassin. Mais dans le roman comme dans le film, le personnage de Nick est d’emblée présenté comme une victime des médias. Non seulement parce que la télévision a vivement décidé d’en faire sa proie, mais aussi parce que Nick perd son emploi à cause de la numérisation du monde. Internet fait progressivement disparaître la presse papier, tandis que le peuple est de plus en plus attiré par les écrans et autres tablettes numériques et se désintéresse totalement des oeuvres physiques et concrètes que l’on peut “respirer, plier, annoter, poser et reprendre, n’importe où, n’importe quand, sans avoir à [les] brancher sur secteur.”, comme le déplore Frédéric Beigbeder dans la préface de Premier bilan après l’apocalypse.

Les médias, l’opium du peuple

Pour ce qui est de la critique des médias, Flynn et Fincher sont sur la même longueur d’ondes. Des journalistes qui assaillent Nick de questions et campent dans son jardin aux présentatrices féministes d’émissions populaires, personne n’est épargné. Encore moins les gens du peuple eux-mêmes, qui semblent se repaître d’histoires glauques qu’ils pourront ressortir au prochain dîner de famille. Et oui, la populace s’ennuie dans ce bas-monde et a bien besoin de quelque fable croustillante à se mettre sous la dent. Il ne s’agit plus d’intellectualiser le monde, mais de le prendre tel qu’il nous est donné à voir. De ce point de vue, les médias sont le seul intermédiaire entre nous et le monde extérieur. La télévision peut donc façonner ce monde comme elle l’entend, de préférence avec le plus de perversité possible.

Dans le livre, l’explosion d’Internet est la cause de chômage principale à Carthage. Le grand centre commercial de la ville a fermé ses portes, ainsi qu’une usine d’imprimerie nommée Blue Book, dont les ex-employés constituent la majorité des SDF ou délinquants du coin. Nick fait même l’apologie du système D, et prévoit en filigrane la dégradation de notre société : “Nous vivons à une époque où le système D est roi : les soins médicaux, l’immobilier, les enquêtes de police. Allez sur Internet et trouvez vous-mêmes la solution, putain, parce que tout le monde est surchargé de travail et que toutes les administrations manquent de personnel.” Si l’on suit cette logique, tous les métiers utiles sont voués à disparaître, car les jobs qui n’ont pas d’intérêt pratique sont déjà morts. Lorsque Rand, le père d’Amy, apprend que la mère de Nick travaillait dans un magasin de chaussures, celui-ci s’extasie immédiatement : “Des chaussures. Ca me plaît. Des choses dont les gens ont vraiment besoin. A la fin de la journée, tu sais vraiment ce que tu as fait : tu as vendu des chaussures à cinq personnes. C’est pas comme l’écriture, hein ?”. Les boulots intellectuels et culturels ont déjà disparus, alors pourquoi pas les autres ?

Evidemment, dans cette guerre anti-numérique, Fincher trouve parfaitement son compte. Dans The Social Network, il montrait déjà ce que Facebook et Internet ont pu changer dans nos relations humaines. Plus besoin d’engager une conversation avec quelqu’un, d’entrer littéralement en contact avec une personne pour la connaître. En quelques clics, nous savons tout de ses goûts musicaux et cinématographiques, de son niveau d’orthographe, de son emplacement géographique, du prénom de sa mère jusqu’à la race même de son chien. Dans Gone Girl, Fincher dresse un constat bien plus sombre : plus besoin de penser, les médias le font pour nous. Nul besoin de se fatiguer à savoir qui est coupable de la disparition d’Amy, car c’est forcément son mari. Ce que les médias nous montrent, c’est Nick qui sourit aux conférences de presse, qui se prend en photo avec une blondasse sortie de nulle part et qui trompe sa femme avec une petite étudiante aux airs de sainte-nitouche. Ce que la télévision nous dit, c’est qu’Amy est une pauvre femme qui a disparu, magnifique et intelligente (qui a en plus inspiré une célèbre série de livres pour enfants), triste victime d’un mari infidèle qui n’a pas l’air de la regretter. La réalité est évidemment toute autre, mais les apparences peuvent être trompeuses.

Les apparences ou le culte du mensonge

Les esprits réunis de Flynn et de Fincher livrent à eux deux une vision profondément pessimiste du monde actuel. Entièrement régie par le culte de l’image (image virtuelle, image de soi…), notre société est marquée par un problème majeur : la disparition de la vérité. Dans le roman (justement traduit de l’anglais par Les Apparences), Nick ne pense qu’à faire bonne figure à chaque fois qu’un journaliste se trouve en face de lui, à tel point qu’un sourire lui échappe au mauvais moment ou qu’une phrase toute faite, digne d’un feuilleton policier, se glisse dans ses déclarations censées être éplorées. Gilpin, le coéquipier de l’inspecteur Boney, se comporte comme un flic de cinéma en s’asseyant à califourchon sur sa chaise, l’air gouailleur et désinvolte, alors qu’il ne fait visiblement pas avancer l’enquête, contrairement à sa collègue. Tanner Bolt lui, se comporte comme l’avocat que l’on rêverait tous d’avoir : cool, professionnel, classe et forcément impitoyable. Lorsque Nick voit Tanner et sa femme Betsy pour la première fois, celui-ci remarque qu’ils ont l’air de sortir tout droit d’une couverture de Vogue. Chez les hommes, tout est dans l’attitude. Tout ce qui importe est l’image qu’ils renvoient d’eux, la façon dont la société les voient. L’identité propre à chacun n’est plus liée à la personnalité de l’individu mais à la représentation que le monde et lui-même ont de sa personne. De ce point de vue, la vérité n’a plus sa place ici-bas, puisque tout n’est qu’une question de façade.

Les femmes semblent pourtant plus lucides sur ce monde d’apparences. Go, la soeur de Nick, semble parfaitement consciente des risques qu’encourt son frère (que ce soit avec la police ou avec Amy), contrairement à ce dernier. Elle tique à chaque faux pas de son frangin qui ne sait plus où donner de la tête et semble totalement détaché de l’histoire qu’il est en train de subir. Go est d’ailleurs le seul personnage du film à s’en sortir indemne, car elle parvient à garder un tantinet de bon sens tandis que le monde s’écroule tout autour d’elle. Jacqueline Collings, la mère de Desi (personnage injustement évincé du film), est la première à se méfier de Nick quand celui-ci pénètre dans sa résidence et à présager le pire pour la suite (à savoir, la mort de son fils). Quant à Boney, et c’est d’autant plus frappant dans le film, elle est la seule à se décarcasser pour mener l’enquête à son terme. Son collègue, ce pauvre idiot de Gilpin, reste souvent muet et n’ouvre son bec que pour sortir des banalités sur la vie de couple ou pour prendre Nick de haut. A la fin du film, Boney semble même la seule à comprendre le subterfuge de la diabolique Amy : dans une scène glaçante sublimée par le jeu terrifiant de Rosamund Pike (véritable révélation du film), un champ contre-champ entre les deux femmes exprime le lien qui les unit. Boney se retrouve finalement elle-même victime d’Amy : devant la foule venue recueillir les propos de la jeune femme à son retour, la policière ne peut pas se permettre de clamer ce qu’elle sait, car personne, parmi les loups aveuglés, ne croirait à sa version des faits. Amy est en cela la reine en matière d’apparences : non seulement car elle a réussi à faire accuser son mari pour son propre meurtre (avec indices en béton à l’appui), mais aussi car son image d’épouse parfaite permet d’amener une critique profondément acerbe du mariage.

Le mythe du couple en déchéance

En effet, Gone Girl s’attache à déconstruire tout ce qui a pu engendrer, dans l’imaginaire collectif, une vision parfaite de l’amour en général et du mariage en particulier. Exit les films classiques hollywoodiens, les séries télévisées américaines, les contes de fées et autres comédies romantiques à l’eau de rose. Le mariage, ce n’est pas de la rigolade. L’amour, ce n’est pas tomber amoureux du premier venu, l’épouser, lui donner de beaux enfants et vivre à ses côtés pour l’éternité. Ce que nous dit Flynn, c’est que le mariage, ce n’est pas pour les lâches. Un constat qui ne va pas sans rappeler le fameux Seven de Fincher, où Morgan Freeman assène à Brad Pitt que l’amour demande des efforts et beaucoup de courage. En 2014, être en couple, ce n’est plus chanter sous la pluie, s’embrasser à l’avant d’un bateau ou se faire sauver des flammes d’un dragon par un preux chevalier. Non, en 2014, le seul amour possible est l’amour-vache.

Tel que l’a fait Stanley Kubrick dans son dernier film Eyes Wide Shut, Fincher se consacre à décortiquer les mécanismes du couple et du mariage. Comment un mariage peut-il tenir après un licenciement ? A-t-on encore le courage de s’occuper de son couple après la mort d’un parent ? Eprouve-t-on encore des sentiments à l’égard de son conjoint une fois la passion des premiers temps dissipée ? C’est bien connu, l’amour dure trois ans, mais que se passe-t-il après ? L’adultère et le divorce semblent être les solutions de facilité. Dans ses deux films Domicile Conjugal et L’Amour en fuite, François Truffaut mettait en scène le passage d’Antoine Doinel par ces étapes compliquées. Dans Gone Girl, Nick cède aussi à la tromperie avec la jeune et jolie Andie, et se trouve tenté de demander le divorce quand sa femme refait surface. Mais encore une fois, cette issue semble trop simple, et ce pour deux raisons : la première, c’est que Nick risque de devenir un paria social si jamais il quitte la femme la plus admirée d’Amérique ; la seconde, c’est qu’Amy elle-même refuse de laisser Nick retrouver une vie ordinaire. La séparation n’est pas un défi assez corsé pour Amy la Redoutable. Accepter une vie de famille pour coller parfaitement au mythe du petit couple américain idéal, (même si cela demande de laisser son bonheur et sa santé mentale au placard), c’est ça le couple moderne. Et dans ce couple New Age, c’est évidemment la femme qui porte la culotte.

Fincher : L’homme qui n’aimait pas les femmes ?

Grâce aux Apparences, Fincher trouve le moyen de perpétrer ses lubies à l’écran et notamment celle de l’héroïne féminine indépendante. Amy Dunne représente l’héroïne fincherienne par excellence : être à l’intelligence supérieure, Amy met les femmes à ses pieds et détruit tous les hommes qui osent préférer quelqu’un d’autre à sa parfaite petite personne. Nick précise même qu’Amy “avait l’habitude d’être la femelle dominante dans la vie de tout un chacun.” Tous ceux qui osent se désintéresser d’Amy le payent au prix fort. Fincher partage aussi avec Flynn le fait d’avoir souvent été considéré comme un misogyne. Gone Girl ne risque pas d’arranger les choses, même si le constat d’une haine des femmes chez Fincher n’a jamais été justifié. Depuis son premier film, Fincher met en scène des héroïnes extrêmement masculinisées : Ripley (Alien 3), Marla Singer (Fight Club) ou encore Lisbeth Salander (Millénium) sont l’exemple même de la femme forte et indépendante des hommes. Amy, elle, est une manipulatrice née, si bien qu’elle trouve même le moyen de garder Nick auprès d’elle, alors que celui-ci est parfaitement conscient de son niveau de perversité. Quant à Nick, il est plongé dans un monde de femmes, qui semblent toutes le dominer : sa femme, sa sœur, sa petite étudiante sexy, sa mère (quasi-inexistante dans le film, mais présentée comme une mère-poule dans le livre), Shawna Kelly, Ellen Abbott et même l’inspecteur Boney. Autant de femmes qui écrasent l’homme, autant de figures dynamiques et manipulatrices entrées en guerre contre l’apathie.

Une apathie contre laquelle Fincher se bat d’ailleurs depuis la nuit des temps. Dans The Game, le personnage de Michael Douglas est embarqué dans un jeu qui le sortira de sa torpeur d’homme d’affaire. Dans Seven, Morgan Freeman dresse le portrait d’une société en mal d’ambition : “Les gens ne veulent pas devenir des champions, les gens veulent manger des hamburgers, jouer au loto et regarder la télé. […] L’apathie est une solution. C’est plus facile de tomber dans la drogue que d’affronter la vie. C’est plus facile de piquer ce que vous avez envie que d’essayer de le gagner. C’est plus facile de battre un enfant que de l’élever.” Fight Club, le long-métrage le plus connu du réalisateur, est d’ailleurs un film-fleuve sur l’apathie, si l’on considère que Tyler Durden est en fait le seul être qui pourrait nous en sortir. The Social Network est aussi emprunt de cette notion : la guéguerre entre Mark Zuckerberg et son ami Eduardo pour savoir qui a réellement inventé Facebook n’est qu’une question d’apathie. Qui est le véritable inventeur du réseau social ? Celui qui a trouvé l’équation mathématique (l’apathique) ou celui qui s’est débrouillé pour faire vivre matériellement le site et y insérer de nouvelles options (le génie) ?

Dans Gone Girl, Amy atteint sûrement l’apothéose de la guerre contre l’apathie ambiante. Amy a-t-elle orchestré sa propre disparition uniquement parce que Nick la trompait ? N’a-t-elle pas inventé toute cette manipulation justement pour sortir Nick de sa léthargie, pour le forcer à avoir une activité après avoir perdu son travail ? Et qui plus est pour insuffler un peu d’action dans sa propre existence qui ne se résumait qu’à être l’épouse parfaite ? Les intentions d’Amy sont complexes mais on devine parfaitement ce qui l’anime : la volonté de ne plus être une simple femme, mais d’accéder à une notoriété qui, en plus de la faire aimer du grand public, empêcherait Nick de la quitter pour des questions de survie sociale. A la fin du roman, quand Nick la menace de demander le divorce, Amy lui rétorque : “Tu veux retrouver ta mollesse, ta fadeur, ta décontraction ? Tu veux juste te barrer ? Non, tu n’as pas le droit de redevenir un pauvre Américain moyen avec une pauvre fille ordinaire !”. Si Nick décide de rester avec Amy, ce n’est donc pas seulement parce que les médias le détruiraient s’il fuyait. Si Nick reste au foyer, c’est parce qu’il a pris conscience qu’Amy le rend “meilleur”, qu’elle booste son intellect et le force à sortir de sa passivité d’homme moyen.

L’illusionniste

Rendons à César ce qui est à César. Scénaristiquement parlant, Fincher n’invente rien. La critique du mariage, la manipulation des médias, l’importance de l’image dans notre société actuelle : tout est présent dans le livre de Gillian Flynn. Par le plus heureux des hasards, Fincher n’a fait que mettre le doigt sur un roman qui colle parfaitement à son univers. Mais il faut tout de même reconnaître à Gone Girl l’avantage de la manipulation. Par son statut de médium cinématographique, l’oeuvre de Fincher prend une plus grande ampleur que le roman aux niveaux artistique et spectatoriel.

Avec Gone Girl, Fincher se situe en fait entre Hitchcock et Kurosawa. La force du film réside moins dans son coup de théâtre (pourtant hallucinant) que dans la manipulation du public. Tel Hitchcock, Fincher fait de la direction de spectateur : il lui montre d’abord ce qu’il veut voir (une banale histoire de disparition), ce qu’il veut croire (la culpabilité de Nick) pour ensuite mieux lui balancer tous ses préjugés à la figure. Pour appuyer sa manipulation, Fincher retravaille un procédé utilisé par Kurosawa dans Rashomon. Dans ce film japonais datant de 1950, trois personnages racontent, de leur point de vue, l’histoire du même meurtre. A la fin du film, le spectateur ne sait pas laquelle des trois versions, éminemment différentes, est l’histoire authentique. Dans Gone Girl, Fincher met en images ce que raconte Amy dans son journal : sa rencontre avec Nick, leur déménagement, mais aussi sa violence à son égard, ses regards assassins et ses pratiques sexuelles à la limite du viol. Autrement dit, il mêle les faits réels qu’Amy et Nick ont vécu ensemble et le mensonge, des événements purement fictionnels sortis du cerveau hyperactif de la jeune femme. Une façon pour Fincher de donner vie à l’imagination diabolique d’Amy et de perdre encore plus profondément le spectateur dans ses allégations. Difficile en cela de croire à l’innocence de Nick puisque nous partons du principe que tout ce qui est filmé est forcément arrivé dans l’univers diégétique du film. En faisant passer le faux pour vrai, Fincher s’avère être lui aussi un génial peintre des apparences.

Mon alter ego

En bref, David Fincher et Gillian Flynn se sont bien trouvés. Portés par la même haine du monde contemporain et la même fascination pour la femme moderne, le cinéaste et l’écrivain forment un duo complémentaire et mériteraient sûrement la palme de la meilleure collaboration de l’année. Trouver son âme-sœur n’est pas si simple, mais Flynn et Fincher nous prouve que c’est possible, en tous cas à l’écran. Le seul hic dans cette romance professionnelle, c’est que Fincher, qui n’a plus rien à prouver en matière de génie, risque bien de faire de l’ombre à Gillian Flynn, qui a encore besoin de quelques années dans les pattes pour définitivement prendre ses marques dans le monde impitoyable du show-business. Donc s’il faut crier au génie, crions d’abord et avant tout à celui de Gillian Flynn, auteur prometteuse dont le deuxième roman, Les Lieux sombres, se verra aussi adapté sur grand écran. En ce qui concerne Fincher, le cri a commencé il y a bien longtemps et l’écho de notre admiration n’a pas fini de résonner dans l’antre de la postérité artistique.

2 réflexions sur « Gone Girl : Premier bilan après l’apocalypse »

  1. Le film m’a m’a beaucoup marqué : l’actrice principale est fantastique, d’ailleurs, je crois qu’on l’a pas assez dit lors de la sortie du film (merci Rosamund, je t’aime pour l’éternité). Et c’est aussi grâce à lui que je me suis réconciliée avec Ben Affleck (d’ailleurs, j’ai enchaîné sur Argo, et donc voilà, merci Ben, je suis désolée de t’avoir mis de côté pendant toutes ces années). Je trouve que le choix du casting est juste parfait. Sans parler de l’ambiance et des couleurs très froides. C’est tranchant comme un rasoir, c’est subtil, y’a pas une seule fausse note et l’ensemble tombe toujours juste. Bref, rien à jeter dans Gone Girl.

    Par contre, j’avais lu le livre avant de voir le film et niveau lecture de 2014, la Palme du creepy/malsain va sans hésitation aux Apparences en version Pocket. Je me rappelle avoir été fascinée par le personnage d’Amy (et pas un « fascinée » agréable, pour le coup). D’ailleurs, les points de vue ont été un peu inversés lors de son adaptation sur grand écran : dans le livre, on passe beaucoup, beaucoup plus de temps dans les pensées d’Amy que dans celle de Nick.

    Concernant Amy d’ailleurs, je trouve que le film met (trop) de côté les répercussions (destructrices) des ouvrages rédigés par ses parents à partir de la vie de leur propre fille : ils calquent sur elle un personnage parfait en tous points inspiré de la véritable Amy, mais en en gommant toutes les erreurs de parcours et toutes les imperfections. Tu m’étonnes que ça contribue à former un ego destructeur et doté d’une intelligence supérieure. N’importe qui le vivrait plutôt mal, ahah.

    Là, c’est un peu tard et il faudra que je relise ton post’ avec le cerveau un peu moins fatigué, mais en tout cas, je l’ai trouvé vraiment intéressant (et complet). Tu es fan de Fincher ? Tu as l’air de bien connaître son univers, quand on te lit.

    Anyway, merci pour ton éclairage sur Gone Girl 🙂

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    1. J’aime beaucoup Fincher, oui. Je suis fascinée par son dégoût pour la race humaine, qu’on retrouve dans Seven, Fight Club et The Social Network notamment. C’est un grand désabusé (qui arrive quand même à faire des films populaires qui cartonnent à chaque fois au box-office), et ça me parle bien comme façon de voir le monde.

      Cependant, je dois bien avouer que concernant Gone Girl, j’aime mille fois plus le roman que le film. On a attribué tout le succès du film à Fincher, mais tous les éléments intéressants sont déjà présents dans le bouquin et Flynn les manie avec beaucoup plus d’intelligence et elle va surtout beaucoup plus loin dans cette idée d’apparence et de superficialité du monde. Elle décrit de façon très détaillée une société parasitée par les médias, par l’image, par les écrans où personne n’a plus les pieds sur terre. Les deux autres romans de Flynn sont aussi creepy, ça peut mettre mal à l’aise, mais la fascination finit par l’emporter chez moi !

      Ce qui me gêne dans le film, c’est ce que tu évoques : Fincher efface totalement les parents (que ce soit ceux d’Amy ou de Nick d’ailleurs) et les relations qu’ils peuvent avoir avec leur progéniture. Je me rappelle qu’il y a dans le livre toute une relation qui se crée entre Amy et la mère de Nick, qui contribue beaucoup à l’idée qu’Amy est une fille parfaite. La mère de Desi Collings est aussi évincée du film, alors que leur relation mère/fils est totalement passionnante (un couple assez œdipien et fusionnel, si je me souviens bien). Fincher doit avoir un problème avec les parents, et sûrement avec les siens ! C’est dommage, il y avait vraiment quelque chose à faire autour de ce choc des générations.

      Merci pour tes commentaires, ça fait plaisir un peu de discussion et d’animation sur ce blog ! 🙂

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