Wong Kar-wai : Destins croisés

Le cinéma hong-kongais a depuis longtemps passionné l’Occident. Des films de kung-fu avec Bruce Lee aux films d’action de Tsui Hark, ce pan du septième art a pris de plus en plus d’importance au fil des ans, influençant majoritairement le cinéma hollywoodien. Au-delà de ces genres populaires et commerciaux se trouve Wong Kar-wai, esthète romantique de génie. En mêlant poésie, déchirements et mouvements de caméra singuliers, Wong Kar-wai a su s’imposer comme l’un des cinéastes asiatiques les plus captivants de notre époque. Retour sur ce réalisateur aux lunettes noires, derrière lesquelles se cache un homme au grand cœur et à l’univers plastique sans égal.

L’élégance d’un style

Dans son premier long métrage As Tears Go By en 1988, Wong dépeint déjà ses obsessions. Si ce film résonne plutôt comme un polar, avec son lot d’action et de suspense, il présente les traits caractéristiques de ce qui fera le cinéma de Wong Kar-wai : des couleurs soignées, des ralentis sublimes et un sentimentalisme prégnant. Dès son deuxième film, Nos années sauvages, Wong Kar-wai se pose entre les êtres, captant au plus près les visages et la sensualité des corps, mêlant couleurs chatoyantes et gros plans picturaux. Dans ces deux films déjà, l’histoire est souvent prétexte à sonder le coeur des hommes de l’intérieur, à épier des personnages en quête de leurs origines, tout en les enrobant d’une atmosphère particulière, d’une esthétique splendide. Mais au-delà du soin apporté aux images, Wong s’attache surtout à filmer des histoires individuelles, à peindre l’amour dans ce qu’il a de plus éphémère.

Ainsi Chungking Express et Les Anges déchus, tous deux sortis en 1994 et 1995, présentent des histoires qui s’entremêlent. Le premier est scindé en deux parties : le film suit d’abord une trafiquante de drogue et un policier en mal d’amour pour ensuite les abandonner et mieux s’attacher à un deuxième couple, formé par un autre policier et une serveuse de fast-food. Les Anges déchus présente quant à lui une pléiade de personnages, errant dans les rues de Hong-Kong, tous à la recherche d’un idéal. Les destins se croisent, s’effleurent un instant puis se séparent. Les moments fugaces sont monnaie courante chez Wong Kar-wai, et ne sont jamais aussi forts que lorsqu’ils mettent en scène deux personnages, pris dans les pièges envoûtants de la relation amoureuse.

Amours impossibles

Deux ans après Les Anges déchus, Wong réalise Happy Together, qui dépeint les querelles et les réconciliations d’un couple homosexuel. La séparation de ces deux hommes, partis en voyage en Amérique du Sud, est d’autant plus douloureuse car nous les avons vus s’aimer, se déchirer, puis s’aimer à nouveau. L’Éternel, la continuité des choses n’intéresse Wong que dans les souvenirs de ses personnages. Une obsession qui se retrouve évidemment dans son chef-d’oeuvre absolu, In the Mood for Love. Mr Chow (Tony Leung) et Mme Chan (Maggie Cheung), tous deux enfermés dans leurs chambres tandis que leurs conjoints respectifs sont constamment absents, vont vivre une histoire peu commune. Les regards se rencontrent, les rendez-vous nocturnes se multiplient, les sentiments commencent à naître, tout en retenue. La consommation de cet amour n’est jamais montrée frontalement, la fusion des corps s’opère par l’image. La séparation est alors inéluctable, pour des questions morales, et In the Mood for Love s’achève sur l’une des plus belles séquences de l’Histoire du cinéma, sur les ruines d’un amour tenu secret, à jamais disparu.

Ce thème le poursuit jusqu’en 2004, dans deux films éminemment érotiques : 2046, qui se présente comme la suite débridée et labyrinthique d’In the Mood for Love, et La Main, troisième segment du long métrage collectif Eros, que Wong partage avec Michelangelo Antonioni et Steven Soderbergh. 2046 met en scène des personnages perdus dans les couloirs du temps, égarés entre diverses dimensions. Mais dans cette époque imaginaire, l’amour reste impossible, comme une fatalité. La fatalité, La Main en fait son centre névralgique, dans l’histoire tragique d’une prostituée victime de la tuberculose et de son tailleur personnel, qui se souvient alors de leur relation furtive. Car l’amour chez Wong Kar-wai est aussi une question de combat – contre la mort, contre le temps qui passe, ou au cœur même de ses effusions.

Love is a battlefield

Dans My Blueberry Nights, sa seule expérience anglophone, Wong Kar-wai met en scène Norah Jones dans son premier rôle au cinéma. Son personnage, après avoir été fourvoyé par son ex-compagnon, partira dans une quête initiatique à travers les Etats-Unis. En lutte contre son passé, à la recherche d’elle-même, Elizabeth rencontrera divers individus qui lui apprendront à mieux regarder ce qui l’entoure. Pour Wong, acteurs hollywoodiens ne riment pas avec abandon des traditions. La lenteur du récit et les séquences musicales sont toujours présentes : Norah Jones, Jude Law et Natalie Portman se mouvent au rythme des guitares de Ry Cooder ou embrassent la voix suave d’Otis Redding. En mettant en scène des comédiens américains, Wong a su conserver son identité si particulière et livre un film d’une beauté saisissante.

Sept ans après, Wong Kar-wai revient avec son plus grand film depuis In the Mood for Love. S’il s’était déjà essayé à l’action dans Les Cendres du temps, splendide film de sabre, c’est dans son dernier film, The Grandmaster, que le combat et l’amour s’entremêlent le mieux. Dans cette oeuvre majeure, Wong mêle la petite histoire à la grande : la vie d’Ip Man, maître incontesté de kung-fu et celle de Gong Er, dont le père parcourt les écoles d’arts martiaux à la recherche d’un successeur, se voient bouleversées lorsque les Japonais envahissent la Chine. Wong Kar-wai met à nouveau en scène Tony Leung, son acteur fétiche, face à la jeune Zhang Ziyi, dans des scènes de combats sublimes, où les corps tournoient autant que les coeurs. Le thème de l’amour impossible traverse évidemment toute l’oeuvre, et inonde une magnifique séquence où Gong Er et Ip Man se rendent compte du temps perdu, temps qu’ils auraient pu passer à s’aimer.

Dans toute son oeuvre, Wong nous donne à voir un véritable ballet de corps en lutte, où sentiments et mélancolie s’entrelacent pour mieux former l’essence de toute une vie. Avec une immense délicatesse dans le traitement, Wong est sûrement le plus grand esthète actuel. Aujourd’hui, son oeuvre sculpturale est à nouveau en suspens, et qui sait ce qu’il nous réserve pour les années à venir…

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