Brian De Palma : L’obsession du regard

Plus d’un an après la sortie sur nos écrans du très critiqué Passion, il était grand temps de revenir sur la carrière bien fournie de Brian De Palma. A tout juste 74 ans, le vieux Brian se terre de plus en plus dans l’ombre niveau production, mais n’a pas de quoi rougir devant une oeuvre passée extrêmement riche. Avec vingt-neuf longs métrages à son actif, Brian De Palma a su se montrer éclectique dans une industrie hollywoodienne qui n’a pas toujours voulu de lui. Catégorisé aux côtés des réalisateurs du Nouvel Hollywood à la fin des années 1960, De Palma a sûrement été le plus controversé d’entre eux et aussi le moins rentable. Face à des monstres du box-office tels que Steven Spielberg ou George Lucas, De Palma s’est fait beaucoup plus discret auprès du grand public mais n’a pas pour autant manqué de toucher le cœur des cinéphiles. Focus sur un réalisateur marginal, aux obsessions singulières et au style novateur.

Le voyeurisme : centre névralgique De Palmien

Avant de s’enfermer dans des salles de cinéma pour voir des films pornos chez Scorsese, Robert de Niro s’est d’abord illustré devant la caméra de Brian De Palma. En 1969, il obtient son tout premier rôle à l’âge de 20 ans dans The Wedding Party, puis campe les personnages principaux des deux films suivants du réalisateur : Greetings et Hi Mom !. Dès ses débuts, Brian De Palma cultive son obsession pour le regard, et plus particulièrement le voyeurisme. Ainsi, dans Greetings, nous pouvons voir Robert De Niro en train d’observer les événements quotidiens qui anime une petite librairie : une femme, l’air de rien, glisse des livres dans son sac, tandis que deux hommes discutent avec passion de l’assassinat de John F. Kennedy. La séquence fait évidemment écho à Film Zapruder, le film amateur du meurtre du célèbre président. Ce film est sûrement le document audiovisuel le plus contesté et analysé de l’Histoire. De Palma s’en inspirera beaucoup plus tard, en 1998, pour l’ouverture de Snake Eyes.

Dans Hi Mom!, De Palma met sa caméra au service d’expérimentations cinématographiques. Jon Rubin, le personnage de Robert De Niro, est engagé par un producteur de films X pour filmer son voisin d’en face. Un voyeurisme à la Hitchcock qui pousse encore plus loin le principe de Fenêtre sur cour. Jon est un jour amené à participer à un projet hasardeux, du nom de Be Black Baby. Lors de cette expérience, des afro-américains font jouer une pièce de théâtre morbide à leurs spectateurs. Malmenés, frappés, voire violés, ces derniers sont amenés à vivre “ce que subissent les personnes noires quotidiennement”. Un grand moment de cinéma, éminemment déroutant, qui annonce déjà toute la complexité du travail De Palmien à venir.

Fenêtre sur cour : Hitchcock dans le viseur

Comme le présageaient les séquences de voyeurisme dans Hi, Mom !, De Palma s’est surtout attaché à retravailler le style hitchcockien dans la plupart de ses films. Sueurs froides, Fenêtre sur cour et Psychose sont autant de sources d’inspiration où De Palma est allé puiser son génie. À de multiples reprises, la mythique scène de douche mettant en scène Janet Leigh dans Psychose a été retravaillée, voire pastichée : Carrie découvrant sa féminité dans la douche du lycée, le cri d’une jeune femme qui fera l’objet de la quête de John Travolta dans Blow Out ou encore la ventouse venant remplacer l’arme du crime dans Phantom of the Paradise. C’est ensuite l’ombre de Sueurs froides qui plane entièrement sur Obsession. Alors que sa femme Elizabeth et sa fille sont kidnappées puis tuées dans un accident de voiture, Michael Courtland (incarné par Cliff Robertson) ne s’en relève pas. Il retrouve goût à la vie lorsque, seize ans plus tard, il fait la connaissance d’une jeune femme ressemblant étrangement à sa défunte femme. Un scénario écrit par Paul Schrader largement inspiré des tribulations de Scottie (James Stewart), amoureux de Madeleine la blonde, puis de Judy la brune, deux femmes aux visages identiques qui ne sont en fait qu’une seule et même personne. Pour Obsession, Brian De Palma fait d’ailleurs appel à Bernard Herrmann, compositeur fétiche d’Alfred Hitchcock, qui travaille alors sur son avant-dernier film, avant le mythique Taxi Driver de Scorsese.

Sueurs froides se retrouve également mêlé à Fenêtre sur cour, lorsque De Palma donne naissance à Body Double, l’un de ses films les plus magistraux. Le personnage de Jake Scully occupe l’appartement d’un ami. Le soir venu, Jake profite de la vue pour épier sa voisine d’en face, qui s’adonne quotidiennement à une danse particulièrement suggestive. Contrairement à l’époque d’Hitchcock où rien ne pouvait être montré sous peine de censure, De Palma s’en donne à cœur joie et filme sans tabou le corps de Mélanie Griffith. Dans ce déferlement de nudité, De Palma saute à pieds joints dans le mauvais goût, devenu alors sa véritable marque de fabrique.

Mauvais genre : l’apologie du kitsch

Que ce soit au niveau visuel ou auditif, le kitsch s’invite chez De Palma comme une rengaine, comme un élément à la fois grotesque et sublime. Dans son opéra-rock Phantom of the Paradise, les fictifs Juicy Fruits, boys-band totalement ringard, s’illustrent dans une chorégraphie ridicule mais magnifiquement menée. Le héros lui-même, sous son masque de Fantôme de l’Opéra, devient double : mystérieux mais dangereux, il revêt un costume élégant pour cacher sa laideur. Body Double illustre également son personnage principal sur une chanson rétro, à savoir Relax, Don’t Do It, du groupe Frankie Goes to Hollywood. Une séquence fascinante de mauvais goût et hilarante pour n’importe quel cinéphile actuel.

Visuellement, c’est dans les décors et costumes que le kitsch transparaît à l’écran. Ainsi, l’intérieur de la maison de Tony Montana, indécemment luxueux, ou sa chemise aux couleurs criardes, font de Scarface un film particulièrement tapageur. Mais c’est dans ses mouvements de caméra que De Palma exploite le plus ce côté démodé qui lui sied si bien. Les travellings tournant autour des personnages, sublime dans Carrie ou caricatural dans Body Double et Obsession, marquent un point d’orgue dans ces trois films. Avec son objectif, De Palma interpelle le spectateur en lui faisant vivre des expériences diverses : il le met à l’épreuve du plan-séquence dans L’Impasse, augmentant la tension quant au destin de Carlito Brigante (Al Pacino) ou dans Snake Eyes, où sa caméra filme un meurtre sans en capter l’origine, précisément comme dans Zapruder. Quant au split-screen, autre marque de fabrique du cinéaste, il remplit soit la fonction de montrer différents points de vue, comme dans Sisters, soit de perdre le spectateur concernant une sombre histoire de meurtre, tel que le fait avec brio le split-screen de son dernier film, Passion.

Brian De Palma a su se montrer hétéroclite dans les différents genres filmiques tout en gardant à l’esprit une même ligne directrice : celle d’offrir au spectateur une expérience visuelle hors norme, entre manipulation et curiosité malsaine. Espérons que ce génial peintre maniériste, qui se fait de plus en plus rare sur nos écrans, n’ait pas encore fini de nous ébahir.

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