Jersey Boys ~ Clint Eastwood

Big Boys Don’t Cry

Clint Eastwood. Un grand nom dans le paysage cinématographique actuel. Personnage mythique, cow-boy éternel, figure néoclassique : Clint Eastwood a traversé les générations et s’est imposé comme l’un des cinéastes contemporains les plus importants. Seule ombre au tableau : depuis Gran Torino, son dernier film majeur, le réalisateur enchaîne les productions médiocres, voire totalement ratées. Avec InvictusAu-delà et J.Edgar, le cinéaste n’a pas su convaincre, si bien qu’une vague de désintérêt semble désormais s’abattre sur lui et son cinéma. Malheureusement, Jersey Boys, première comédie musicale eastwoodienne, ne déroge pas au coup du sort.

Adapté d’un spectacle de Broadway, Jersey Boys présente l’histoire méconnue de quatre garçons des rues devenus stars de la chanson à la fin des années 1950, les Four Seasons. Prolongeant sa volonté néoclassique, Eastwood retravaille les codes du film de gangster et du musical, avec le sérieux qu’on lui connaît. Mais voilà, il semblerait que le néoclassicisme ait perdu de sa splendeur, et que Jersey Boys soit le film le plus représentatif des limites de ce pan du cinéma. Face à la veine post-moderne, le désarroi se fait sentir et les intentions d’Eastwood paraîssent aujourd’hui bien ternes. Comment traiter avec sérieux ce qui a déjà été tourné en dérision auparavant ? Comment ne pas penser, devant les scènes d’enregistrement, à cette scène maintenant culte où George Clooney et John Turturro chantent dans O’Brother des frères Coen ? Mais surtout, comment ne pas songer à toute l’oeuvre de Brian De Palma, où tout est ridicule et sublime à la fois ?

En effet, face au grand De Palma, Eastwood paraît un peu dépassé par son temps. Tandis que les Four Seasons se produisent sur scène dans Jersey Boys, notre esprit divague et revoit défiler la kitschissime séquence d’ouverture de Phantom of the Paradise, où les fictifs Juicy Fruits se dandinent avec dérision, les cheveux gominés et la clope derrière l’oreille. Chez Eastwood, les mimiques des jeunes chanteurs, leurs voix aigues et leurs coiffures d’époque paraissent immédiatement ringardes, tout bonnement parce que le second degré n’est pas de la partie. Pour ce qui est du film de gangster, la reprise du genre semble un peu pâlotte, et même le légendaire Christopher Walken ne parvient pas à incarner une figure convaincante, ni à faire oublier Al Pacino dans les fameux Scarface et L’Impasse.

Pourtant, tout était réuni pour éviter au film de sombrer : casting de jeunes premiers attrayants et charismatiques (mention spéciale à John Lloyd Young et Erich Bergen), morceaux musicaux mélodieux et émouvants (on y apprendra même que le groupe est à l’origine de la fameuse chanson Can’t Take My Eyes Off Of You) et histoire attachante. Mais l’apathie dans laquelle toutes les scènes se déroulent couplée aux adresses impromptues des personnages aux spectateurs donnent au film une ambiance flottante et saugrenue. Clint pousse même ses tics néoclassiques à l’extrême : lors d’une virée en voiture, la scène est tournée en studios, un faux paysage défilant à l’arrière-plan. Cet hommage aux vieux trucages des studios hollywoodiens classiques est peut-être louable, mais le résultat est tout bonnement hideux. Seule l’éternelle et sublimissime photographie de Tom Stern, ami et collègue de longue date d’Eastwood, parvient à donner une valeur esthétique à l’ensemble.

Le film s’envole tout de même, à dix minutes de la fin, au bout de plus de deux heures laborieuses. Vingt-cinq ans après la séparation du groupe et le début de la carrière solo du leader Frankie Valli, les quatres vedettes se retrouvent le temps d’une soirée en leur honneur. Affichant maintenant des visages ridés et des dos courbés, les compères se produisent une dernière fois sur scène, en repensant à leur jeunesse révolue. Cette nostalgie est bien évidemment celle d’Eastwood lui-même, sentiment qu’il a déjà mis en scène plusieurs fois à travers ses films. Le destin et l’histoire du cinéaste se dessinent à la fois dans le regard de ces jeunes garçons pleins d’espoir et dans celui de ces vieillards qui ont connu désillusions et regrets. Le message devient d’autant plus fort lorsque l’on repense à l’apparition de Clint, sur un écran de télévision dans une chambre d’hôtel où les Four Seasons résident, jeune et pétillant dans l’un de ses premiers rôles dans la série Rawhide, lui aussi porté par des rêves de grandeur et de gloire.

Si cette tristesse récurrente n’est pas aussi poignante que lorsqu’il se met en scène lui-même (comme dans Million Dollar Baby ou Space Cowboys, entre autres), elle résonne comme un démon du cinéaste, qu’il exploite et exorcise depuis plusieurs années déjà. Tel un Alain Resnais américain, Eastwood prépare son testament cinématographique tout en touchant aux angoisses universelles. En somme, Jersey Boys est un nanar poussiéreux durant cent-vingt minutes mais s’impose comme un bouleversant chef-d’oeuvre de dix minutes sur sa fin, où la postérité et les erreurs de jeunesse s’embrassent pour mieux former l’essence de toute une vie.

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