Alain Resnais : le temps d’un retour

Alain Resnais,c’est Nuit et Brouillard et ses trente minutes révolutionnaires. C’est l’entremêlement des corps d’Emmanuelle Riva et d’Eiji Okada au début d’Hiroshima mon amour. C’est Marienbad et ses statues perdues dans les couloirs du temps. C’est le visage de Geneviève Bujold avant une scène d’amour sublime avec Yves Montand. C’est Vittorio Gassman qui nous assène que la vie n’est pas un roman. C’est Mélo et les pirouettes hystériques de Sabine Azéma devantun Pierre Arditi décontenancé. C’est l’étendue des possibles dans Smoking/No Smoking. C’est Lambert Wilson qui chantonne J’aime les filles avec un sourire charmeur. C’est la réunion de plusieurs générations de comédiens sur les fauteuils rouges d’une salle de cinéma. C’est André Dussollier qui confesse préférer le septième art au théâtre dans Aimer boire et chanter. Alain Resnais, c’est vingt longs-métrages aux identités singulières, aux trouvailles formelles folles, aux idées surprenantes, aux préoccupations novatrices. Ceci est un hommage à un réalisateur hors du commun, à un grand homme modeste qui exprimait ses lubies à travers ses films, à un metteur en scène qui aimait le théâtre, mais surtout ses acteurs.

Le cavalier solitaire

Alors que les « jeunes turcs » des Cahiers du cinéma s’exprimaient avec fougue dans leurs papiers avant de devenir réalisateurs, Alain Resnais prit un tout autre chemin pour accéder au septième art. Etudiant à l’IDHEC, Resnais fait ses premiers pas de monteur auprès d’Agnès Varda, sur le film La Pointe courte, et se lance à la même époque dans la réalisation. Après une série de courts-métrages (Van Gogh, Toute la mémoire du monde, Le Chant du styrène), il entre définitivement dans l’Histoire du cinéma avec son documentaire Nuit et Brouillard, réalisé en 1955. Ce film d’archives change à jamais la face du cinéma et rend stériles toutes tentatives de reconstitution historique des crimes contre l’Humanité. En mêlant archives photographiques et images fantomatiques des camps de concentration devenus alors lieux touristiques, Resnais rend compte de l’indicible, de l’irreprésentable, de l’inimaginable. Claude Lanzmann y fait écho en 1985 avec Shoah, son film de neuf heures qui fait appel à notre imagination la plus sombre, en ne filmant que les témoignages des survivants.

En 1959, Resnais devient, à l’instar de Truffaut et Godard, l’un des instigateurs de la Nouvelle Vague française avec Hiroshima mon amour. Impossible depuis d’oublier les « Tu n’as rien vu à Hiroshima » que nous répétait la voix lancinante d’Eiji Okada ou les répliques poétiques écrites par Marguerite Duras. Inconcevable aussi, d’appréhender le récit de la même manière qu’autrefois. La représentation classique succombe sous la main d’Alain Resnais, les codes du montage explosent et atteignent leur apogée dans ses deux films suivants, L’Année dernière à Marienbad et Muriel ou le temps d’un retour. La modernité cinématographique est née en Europe, et Resnais n’en est pas un des moindres participants. Son début de carrière confirme déjà qu’il n’est pas n’importe qui et que le voyage à ses côtés promet d’être fort en révolutions.

L'année dernière à Marienbad Hiroshima mon amourNuit et Brouillard

L’art en général, le théâtre en particulier

Lorsque les hommes meurent, ils entrent dans l’Histoire. Lorsque les statues meurent, elles entrent dans l’Art.” Ainsi commence Les Statues meurent aussi, court-métrage réalisé aux côtés de Chris Marker. Alain Resnais est alors, sans doute, un homme-statue : après être entré dans l’Histoire, il se faufile à travers les arts. La bande-dessinée, la littérature, la sculpture, la musique et surtout le théâtre ont accompagné le cinéaste tout au long de son parcours. Enki Bilal, dessinateur émérite, réalise les affiches de Mon Oncle d’Amérique et de La Vie est un roman dont il conçoit également une partie des décors. Resnais rencontre ensuite, en 1993, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, couple de scénaristes qui travaille avec lui sur Smoking/No Smoking, puis sur son film le plus populaire, On connaît la chanson. Ce dernier long-métrage marque l’acmé de la rencontre entre la musique et le cinéma de Resnais. Certaines répliques sont remplacées par des morceaux de chansons célèbres : nous pouvons ainsi voir Sabine Azéma chanter avec vigueur Résiste de France Gall ou Pierre Arditi nous répéter « Je suis venu te dire que je m’en vais« . Cet amour de la chanson était déjà présent dans Muriel ou bien dans La Vie est un roman, où tout le groupe d’acteurs entonnait « Petit con, vieux con, grand con, merde ! » avec une frénésie communicative. Le titre même de Mélo est l’exemple parfait de ce mariage de la chanson aux genres théâtral et cinématographique : il mélange la mélomanie des personnages au ton mélodramatique adopté par le film.

Mais la plus grande histoire d’amour de Resnais est le théâtre. Depuis les décors factices de Mélo jusqu’au dispositif même de Smoking/No Smoking, Resnais n’a jamais cessé, dans une volonté anti-naturaliste, d’utiliser le théâtre pour démontrer l’artificialité du cinéma. Il adapte trois pièces du dramaturge britannique Alan Ayckbourn, qu’il affectionne tout particulièrement, à savoir Coeurs, Aimer boire et chanter et Smoking/No Smoking. Mais l’apogée du lien qu’entretient Resnais avec l’art de la scène se manifeste sans conteste dans Vous n’avez encore rien vu. Cette grande oeuvre testamentaire réunit la passion de Resnais pour les dispositifs théâtraux, le jeu des acteurs et la thématique de la mort. Les acteurs se retrouvent à jouer Euridyce devant un écran de cinéma, où se produit une génération plus jeune de comédiens. Les passages de la salle à l’écran se fondent et se confondent et donnent lieu à une hypnotisation vertigineuse et sinistre. Ces démons le poursuivent jusque dans son dernier film, Aimer boire et chanter, où les décors sont entièrement fabriqués et où les plantes sont faites de plastique. « La vie n’est que l’interminable repétition d’une représentation qui n’aura jamais lieu« , disait Amélie Poulain. Chez Resnais, la vie, la répétition et la représentation même ne se distinguent plus. La sincérité du cinéaste est telle qu’on ne sait plus où s’arrête le jeu et où commence la vie.

Smoking No Smoking On connait la chanson La Vie est un roman

Orchestrer la vie

Tel un metteur en scène de théâtre, Alain Resnais portait un amour sans limite à ses comédiens et partageait cette passion avec son public. Emmanuelle Riva, Gérard Depardieu et l’éternelle Delphine Seyrig font partie intégrante du cinéma de Resnais et sont même les figures emblématiques de ses premiers films. Mais depuis 1983, avec comme point d’entrée La Vie est un roman, la famille resnaisienne s’est forgée, inséparable : Sabine Azéma, Pierre Arditi et André Dussollier persistent et signent pour près d’une dizaine de films chacun tournés en compagnie du cinéaste. Au fil des films, le couple Azéma/Arditi semble même avoir traversé toutes les étapes d’une vie amoureuse : la rencontre timide dans La Vie est un roman, le dilemme conjugal dans Mélo, le « vieillir ensemble » dans On connaît la chanson et le dévouement impérissable dans Vous n’avez encore rien vu, tous deux dans les corps respectifs d’Euridyce et d’Orphée. Ces deux acteurs ont valsé ensemble durant presque trente ans et sont devenus l’un des couples mythiques du cinéma français. Couple mythique oui, mais seulement à l’écran, car c’est Alain Resnais qu’épouse Sabine Azéma en 1998. Le réalisateur n’est d’ailleurs jamais aussi doux que lorsqu’il filme sa muse, brune palpitante, rousse volcanique ou blonde caractérielle, voire les trois réunies dans le diptyque Smoking/No Smoking.

Resnais aimait aussi intégrer de nouvelles têtes à sa famille unie. Nouveaux disciples, nouveaux enfants qu’il prenait sous son aile, tels des orphelins en quête de paternité. Ainsi, Resnais emploie à tour de rôle Audrey Tautou dans Pas sur la bouche, Isabelle Carré dans Coeurs et Edouard Baer, qui n’apparaît jamais à l’image mais tient le rôle du narrateur des Herbes folles. Certains de ces acteurs sont même définitivement adoptés par le grand patron : Mathieu Amalric, apparaissant pour la première fois dans Les Herbes folles, connaît l’honneur de jouer aussi dans Vous n’avez encore rien vu. Lambert Wilson traverse les filles resnaisiens depuis On connaît la chanson et enfin, Sandrine Kiberlain, récemment césarisée, se fraye un chemin en or dans Aimer, boire et chanter. Pour Resnais, chaque acteur devait être un instrument de musique. Et tel le personnage de Georges, éternel absent d’Aimer, boire et chanter, il aimait diriger ses comédiens comme on dirige une fanfare : avec harmonie et sans fausse note.

Mon Oncle d'Amérique Mélo Aimer boire et chanter

Un beau roman, une belle histoire

Exactement trente ans après la mort de François Truffaut, c’est à une autre grande figure de la Nouvelle Vague française de nous laisser orphelins. Après plus de cinquante ans de carrière, Alain Resnais a tiré sa révérence le 1er mars 2014, à l’âge de 91 ans. On le croyait pourtant immortel, ce grand homme aux lunettes noires, qui apparaissait encore plein de vitalité sur le tapis rouge cannois deux ans auparavant. La vie lui a peut-être fait défaut, mais Alain Resnais est mort la caméra au poing, poursuivant ses passions jusqu’aux derniers instants. Chef d’orchestre, génie imperturbable, visionnaire intemporel, capitaine de nos émotions. Tous ces mots paraissent bien vains tant il semble impossible de capter ce qu’était, est et restera l’essence du cinéma de Resnais. Alain Resnais voulait simplement rendre nos vie plus belles. Ces notes nostalgiques sortant de la bouche de Sabine Azéma à la fin d’Aimer, boire et chanter semblent suffire à résumer les intentions de cet homme discret mais généreux. Alain Resnais a fait battre nos cerveaux et réfléchir nos coeurs. Nous n’avions encore rien vu, avant Alain Resnais.
Vous n'avez encore rien vu

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