Only Lovers Left Alive ~ Jim Jarmusch

L’état des choses

Jim Jarmusch ne partage pas avec Wim Wenders que des initiales doubles. Après avoir travaillé avec le cinéaste allemand sur le documentaire Nick’s movie, Jarmusch s’est approprié son directeur de la photographie, Robby Muller, sur la plupart de ses longs-métrages. Les thèmes communs aux deux réalisateurs – l’errance, la musique rock et les discours sociétaux – se retrouvent dans Only Lovers Left Alive, dernier-né de Jarmusch boudé au Festival de Cannes.Snob et énervant pour les uns, chef d’œuvre absolu pour les autres, ce film peu ordinaire nous plonge une nouvelle fois dans l’univers jarmuschien : plans extrêmement soignés, bande originale lancinante et dandysme vampirique à l’appui, il est au moins indéniable qu’Only Lovers Left Alive transpire de cinéma.

Par une première séquence hypnotique, Jarmusch nous attrape pour ne plus nous lâcher. Dans le monde actuel, Adam et Eve, vampires élégants et cultivés interprétés par Tom Hiddleston et Tilda Swinton, errent de Détroit à Tanger. Leur langueur n’ennuie jamais, le côté contemplatif cher au cinéaste fait parfaitement ressentir la traversée d’un temps interminable, la souffrance d’une vie éternelle. Jarmusch crée une atmosphère flottante mais toujours captivante, qui ne laisse place à la monotonie que pour mieux nous laisser profiter des couleurs bleutées ou des sons électriques traînants qui entourent magnifiquement le récit d’une ambiance psychédélique. Porté par une esthétique splendide, Jarmusch explore des aspects très peu exploités de la figure du vampire.

Après avoir retravaillé le genre du western dans le ténébreux Dead Man, le cinéaste s’amuse ici à détourner les codes du film de vampires. Rangez vos gousses d’ail et vos croix de bois, car ce qui intéresse Jarmusch, c’est le rapport au temps de ces êtres mystérieux. Adam et Eve sont les premiers hommes, en tant qu’ils ont traversé les siècles et ont conservé des objets de toutes cultures, de tous pays et de tous âges. Adam collectionne les instruments à cordes tandis qu’Eve ne part jamais en voyage sans des valises pleines de livres. Cela donne lieu à une multitude de références parfois hilarantes : Jack White, Byron, Fibonacci ou encore Darwin se bousculent et se rassemblent pour former une bulle jarmuschienne, où seulement certains spectateurs – les plus érudits – seront conviés à entrer. Un des personnages est même Christopher Marlowe, auteur qui aurait en réalité écrit les pièces de Shakespeare, qui constitue ici une intrusion géniale dans ce récit d’amants romantiques et immortels.

Jarmusch intègre ses deux héros bibliques dans une époque qui ne leur correspond pas, dans un monde en pleine mutation, ce qui lui permet de porter un discours virulent sur la société contemporaine. L’adaptation au monde d’aujourd’hui de ces créatures de la nuit diffèrent. Eve semble plutôt s’accommoder au temps présent et abhorre son smartphone dernier cri sans problème, tandis qu’Adam, plus nostalgique, est resté bloqué dans un temps ancien et se résout à fabriquer du neuf avec du vieux. Une certaine sensualité apparaît dans le rapport aux objets, dans cette façon qu’a Eve de les toucher pour mieux les connaître ou dans sa manie de tout appeler par son nom latin originaire. Un rapport sensible au monde est promulgué, l’éloge de la culture est lancée.

A Détroit, ville fantôme, les hommes sont vidés de toute humanité. Leur envie de jouissance instantanée les ridiculise, pousse Adam à les qualifier de zombies et à les mépriser. Toujours représentés une liasse de billets à la main, ces zombies écervelés ne passent leur temps qu’à jouer aux cartes, épier leur star préférée ou à vendre leur âme, tels des robots sans coeur. Avec le personnage d’Ava, la soeur d’Eve, la critique d’un monde capitaliste prend un autre tournant. Adepte du téléchargement et des boîtes de nuit, la jeune femme court après tout ce qui se consomme. La vampiresse s’est laissée embrigader dans un monde qui ne jure que par Youtube et par l’odeur de l’argent. Adam et Eve sont donc les derniers hommes, au sens où ils sont les seuls à avoir gardé une once d’humanité et un désir de conserver un passé, de survivre aux choses. Ils errent dans les rues d’un monde déshumanisé et déroutant, sur une Terre où même les champignons ne savent plus à quelle saison pousser.

A l’instar de Frédéric Beigbeder, notre dandy français bien à nous, Jarmusch dresse un premier bilan après l’apocalypse et ce n’est pas joli à voir. Des siècles qui nous ont précédés, il ne reste que des théâtres transformés en parkings et des œuvres d’art rendues accessibles à tout instant, auxquelles Only Lovers Left Alive tente de redonner une aura. Par un élitisme nécessaire et grâce à des images somptueuses, Jim Jarmusch nous livre, sans aucun doute possible, la plus belle œuvre de l’année 2014.

Une réflexion sur « Only Lovers Left Alive ~ Jim Jarmusch »

  1. On pourrait dire qu’il partage avec W. Wenders également une fascination romantique pour la fin du monde (until the end of the world) , confirmée par son film le plus recent.
    Encore un bien bel article que j’avais honteusement zappé.

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